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vendredi 29 mai 2015

Diego Costa ou la beauté du diable



Est-ce un sacrilège de faire l’éloge de Diego Costa ? Cet homme est peut-être le méchant le plus réussi depuis le serpent. C’est à lui qu’on doit le piment et l’aigreur. C’est à lui qu’on doit la révolte de Paris. La fonction de Diego Costa est exactement celle de son double, le diable.

Combien d’heures devront encore passer avant qu’on oublie enfin son visage ? Quand chacun on aura conté déjà plusieurs fois le goût aigre de ces interminable minutes à guetter la récompense de notre tempérance et notre obstination, que restera-t-il de ce match dans notre mémoire, quel est celui qui survivra à l’oubli ? On avait aimé les trente premières minutes à en mourir, c’est certain, on avait deviné un Pastore virevoltant dans les milieux adverses prenant à la gorge le dragon anglais et le poignardant, centimètre par centimètre, jusqu’à bientôt le rendre à ses 10000 ans de disgrâce. Le talent et la beauté nous débarrasserait enfin des ombres et des malédictions. Enfin allait-on assister au triomphe européen qu’on attendait depuis deux saisons, celui qui prouverait enfin au monde que Paris était bien la ville de l’avant-garde et de la contestation. Matuidi, Veratti et Motta, plantés en cerbères intraitables du jeu parisien, veillaient sur le ballon et nos destinées fragiles. Ils allaient voir, les anglais, ce que jouer avec le feu veut dire. Notre Dragon presque terrassé, nous tenions enfin notre épreuve initiatique.

Les ailes bleues

Mais l’expulsion d’Ibra est arrivée et le panorama en fut bouleversé. C’est alors que l’Adversaire, celui qui ment, qui triche, qui sourit quand on l’accuse, celui qui ignore la honte et le déshonneur reprit des forces et se gonfla à nouveau de cet orgueil insupportable. Il avait le dos courbé, la lippe humide, les yeux noirs et la démarche d’un ange aux ailes bleues et rognées, comme dans le tarot de Marseille. Quand Diego Costa tombait au sol, il avait toujours le sourire satisfait qu’a Satan dans les sculptures moyenâgeuses, cette façon d’en savoir beaucoup plus sur l’âme humaine que n’importe quel philosophe aux moeurs irréprochables. Il a toujours envie de rire, le Malin, quand il nous regarde nous obstiner à nous refuser à lui, à ne jamais tomber dans ses pièges. Vers la soixante-douzième minute, quand il avait tendu évidemment trop fort la jambe et taclé - par derrière bien sûr - le capitaine irréprochable et impassible Thiago Silva, on ressentit tout ce que les prophètes avait enduré avant de triompher du mal. L’arbitre de ce match lui tendit un carton jaune dérisoire, comme si avertir le Diable avait un sens, comme si le menacer d’exclusion suffisait à le soumettre. Diego détourna les yeux d’un sourire narquois. Même l’arbitre avait succombé.

Devenir délateur

Diego Costa n’est jamais à court d’apparences. Il prend parfois le tour inoffensif d’un vieillard cacochyme dont la démarche étrange donnait à ses gestes réalisés dans les surfaces adverses les allures de miracles. Comment tenait-il debout en dépit de ses jambes si menues, de ces pieds si écartés ? Comment supportait-il à chaque match d’être la cible d’autant de défenseurs cruels et furieux ? On ressentait parfois de la pitié, il faut le dire, pour ce brésilien qui avait choisi l’Espagne l’année où son pays de naissance, le Brésil, lui offrait le privilège de jouer un Mondial à domicile. Il y a dans Diego Costa quelque chose qui échappe à l’observation bienveillante, comme un doute permanent qu’il se plairait à entretenir dans nos esprits. On l’avait vu contre Paris, les bras pendants, le regard défiant son adversaire, ne prenant même pas la peine de nier le crime dont on l’accusait après avoir bousculé effrontément Marquinhos à la quatre-vingt-onzième minute. Comme les grands assassins qu’on n’arrive jamais à confondre, Diego Costa connaissait mieux la loi que ses juges et savait qu’on ne pouvait pas condamner un homme pour une mauvaise allure ou une mauvaise intention. Il fallait des preuves et la vidéo, en l’espèce, était irrecevable. Jamais il n’était pris en flagrant délit car c’était toujours hors du regard de l’arbitre, et devant celui de tous les autres, comme au catch, que tous ses forfaits étaient commis. Le pire chez Diego Costa c’est que pour réclamer justice, il nous force à devenir lâche et à le dénoncer. 


La main du diable

Pourquoi le salaud parfait est-il si révoltant ? Parce qu’il « se réfugie derrière la Loi quand il juge qu’elle lui est propice et la trahit quand elle lui est utile, écrit Roland Barthes. Tantôt il nie la limite formelle du Ring et continue de frapper un adversaire protégé légalement par les cordes, tantôt il rétablit cette limite et réclame la protection de ce qu’un instant avant il ne respectait pas. Cette inconséquence, bien plus que la trahison ou la cruauté, met le public hors de lui ». Un jour qu’il était encore à l’Atletico Madrid, on le vit cracher dans ses gants puis, dans un geste d’apparence affectueuse, caresser ensuite la joue de son adversaire direct -sans doute Sergio Ramos - de cette main maculée de sucs et de salive fraîchement expulsée. Son adversaire, stupéfait devant tant d’ingéniosité maléfique, avait hurlé au démon. Mais pouvait-on le condamner formellement pour « crachat » si c’était sa main qui avait été le vecteur de la transmission de fluide et non sa bouche ? Contre Paris, il avait su bousculer Marquinhos à l’exact moment où le juge avait le dos tourné. Tout le monde l’avait vu bien sûr, il le savait. Tous, sauf celui qui pouvait le juger. Le méchant idéal a le génie de l’observation et de l’opportunité. Mercredi soir on sut enfin pourquoi le diable, hiver comme été, à Madrid comme à Londres, portait toujours des gants noirs quand il sortait le soir. Pour ne pas laisser d’empreinte. 

http://www.sofoot.com/diego-costa-ou-la-beaute-du-diable-197517.html

mardi 28 octobre 2014

Ancelotisco ou le retour du fils prodigue



Il y a des perspectives qui ne s’apprécient qu’avec le recul et la distance. Le geste le plus intéressant de ce clásico a presque échappé aux caméras. Tant mieux. C’est avec l’imagination qu’on fait les plus beaux chef d’oeuvre. La preuve ? La relation Isco-Ancelotti. 

Les madrilènes aimeraient que le temps s’arrêtent maintenant et que ces trois jours et ces trois nuits passés à célébrer ce glorieux samedi ne s’achèvent jamais. Il y avait longtemps à Bernabeu qu’on n’avait pas vu un Real aussi sûr de lui contre le terrible rival catalan. Il y avait longtemps aussi qu’on n’avait pas vu la meringue tourner aussi bien, même après un but encaissé très tôt. Du temps de Guardiola et de sa bande de gamins affamés, Madrid aurait fait le choix de la défense assiégée. On se serait rassemblé autour d’un défenseur portugais au faciès de coupable et on aurait attendu que passent les orages et les tempêtes. Il aurait fallu à tout prix éviter un deuxième but d’écart qui les aurait effondrés un peu plus. C’était le temps où à Madrid, au coup de sifflet final, on examinait une dernière fois le tableau d’affichage pour s’assurer de la fin de la souffrance. Ouf. Avec ce match nul, le plus dur était passé, on pouvait maintenant aller au Camp Nou le coeur léger. Beaux joueurs à peu de frais, on aurait ensuite dit - au pire - que Barcelone avait bien joué, qu’ils avaient mérité leur victoire, ou - au mieux- qu’on n’avait rien vu, qu’on avait déjà tout oublié. Pour faire passer le temps jusqu’au prochain clásico, on se prendrait alors au jeu de la défense élastique, celle qui s’étire au bord des terrains comme les horloges de Dalí sur le coin des tables, et on rêverait à un nouveau milieu défensif qui nous protègerait encore mieux du temps qui passe. Mais tout cela c’était avant. Avant le retour d’Isco. Avant ce geste.

Isco maravilla

Depuis samedi à Madrid on célèbre quelque chose d’autre. Sur un corner tiré par Rakitic à peine entré sur le terrain, James avait intercepté un ballon qu’il balança ensuite dans l’espace en diagonale vers un gamin aux jambes en forme de O. Accroché à ses pieds tournés vers l’intérieur, la tête penchée en arrière, il tira, tira, sur son train postérieur et se mit à cavaler vers ce ballon destiné à la défense barcelonaise. Bernabeu découvrit les reflets moirés de la perle polie par Ancelotti depuis un an. Il disait de lui alors «Isco est un joueur de grande qualité quand il joue dans l’axe du jeu, mais nous avons besoin qu’il fasse un travail défensif sur le côté». Et c’était bien sur le côté qu’Iniesta et Alves, dépassés par la furie de ce diable lancé depuis 50 mètres, virent Isco mettre le pied sur le ballon et offrir un terrain ouvert à Ronaldo et Benzema. Cette récupération de balle dans le camp adverse sans trahir aucun symptôme de résignation - on devina même de la satisfaction à cette façon de lever les bras en l’air sur le but qui suivit- réveilla dans la tête des vieux habitués de Santiago-Bernabeu des images perdus depuis Juanito (illa, illa, illa, Juanito maravilla devenu illa, illa, illa, Isco maravilla). Ce but fut attribué à Benzema sur les tables des statisticiens, mais décerné à Isco dans les mémoires de ceux qui savent que le plus beau ce n’est pas le présent du but, mais les minutes qui lui ont immédiatement précédé. Ce passé-là était beau comme un passé décisif.

La zone d’Ancelotti

Quelques minutes plus tard, l’heure des hommages et des remerciements approchant, son entraîneur choisit élégamment quel serait le premier à être applaudi par la foule. Le stade n’eut pas besoin de chiffres ni de palette graphique (avec Marcelo, Isco fut le joueur le plus influent selon les experts) pour applaudir son joueur. Comme Di Maria transformé en intérieur à tout faire l’an passé ou Kroos en patron de la relance cette saison, le monde découvrait le travail sous-terrain et invisible de Carlo Ancelotti. Le grand entraîneur se reconnaît à cette façon discrète de convaincre ses joueurs qu’ils ont intérêt à mettre leur égoïsme au service des autres. Au nom de la grandeur personnelle, il parvient ainsi à leur faire changer leurs habitudes et se mettre au service de la cause collective, tout en rendant grâce à leur grandeur d’âme et leur esprit de sacrifice. Avec Isco, Carlo venait de montrer qu’on pouvait rester le génie dribbleur et insolent de Malaga, tout en obéissant à la discipline tactique et collective de la défense en zone. Carlo inventa un milieu défensif composé exclusivement de joueurs offensifs (James-Modric-Kroos-Isco) se replaçant presque aussi bien que celui de Sacchi (Donadoni-Ancelotti-Rijkaard-Colombo). Devant ce mur infranchissable, où les joueurs blancs ne se situaient jamais à plus de sept ou huit mètres l’un de l’autre, les déplacement de Messi ou Neymar furent désamorcés par l’intelligence collective de leurs adversaires. Comme Sacchi avait pris le temps en 1987 avec Ancelotti, fraîchement arrivé de la Roma et qui peinait à s’adapter aux méthodes de l’entraîneur milanais, Carlo avait prit à son tour le temps d’expliquer à Isco ce qu’il attendait de lui et de faire entrer, petit à petit, son football de rue dans celui de la zone. 

Un Hug ou une bise ? 

Alors le plus beau geste de samedi dernier ne fut aucun des quatre buts marqués. C’est l’homme de terrain de Canal Plus Espagne, Ricardo Sierra, qui le vit en premier. Tandis que le réalisateur nous montrait les vivas du public enthousiaste, il coupa la parole aux commentateurs et s’exclama « quel abrazo vient de donner Ancelotti a Isco !» Quel était donc ce geste ? Que venait de faire Ancelotti ? Un abrazo est une sorte d’accolade qu’on se donne en Espagne quand on ne veut plus se serrer la main et qui n’est ni un hug américain, ni une bise façon sud-est de la France. Ce geste d’amitié est utilisé couramment dans les relations sociales pour témoigner d’une affection sincère envers un ami, un parent, un frère. Dans ce pays on n’utilise aucun tic étrange, aucune drôle de façon de se taper dans la main pour se dire qu’on se respecte ou qu’on s’apprécie. On préfère utiliser un geste que tout le monde connaît et dessiner un O autour des épaules d’un frère. Quand Isco sortit posément du terrain il tendit sa main droite à son entraîneur. Celui-ci ouvrit ses deux bras, attrapa son joueur et le serra contre sa poitrine. Cet abrazo n’était pas n’importe lequel. Les deux mains posés dans le dos de ce fils prodigue, on devina la tendresse d’un pédagogue envers un élève reconnaissant, la joie d’un père retrouvant son fils égaré après des mois d’errance. « Mangeons et réjouissons-nous ; car mon fils que voici était mort, et il est revenu à la vie ; il était perdu, et il est retrouvé !» (Luc, 15). Pendant trois jours et trois nuits, Madrid célébra le retour de la brebis égarée et la naissance d’un nouveau chef-d’oeuvre italien, l’Ancelotisco. 


lundi 8 septembre 2014

L’Espagne et son vieux

L’Espagne joue ce soir un nouveau match sans son maître-horloger. Depuis que Xavi Hernandez n’est plus au centre de cette équipe, elle a perdu sa joie et son rythme. Est-ce d’avoir trop ri ? trop joué ?

Il ne dit rien quand, en juin dernier, quelques minutes avant ce match, il ne vit pas son nom sur le grand tableau du vestiaire du Maracana. Il enfila tout de même son numéro 6 mais le dissimula sous une chasuble qui tout à coup sembla peser des tonnes. L’heure avait sonné. L’Espagne jouerait sans lui contre le Chili. Elle préférait essayer autre chose, laisser la place à un autre un peu plus jeune, un peu moins vieux. Comme ces anciens qui parvenaient à s’en aller sans bruit et sans histoire, tant ils nous avaient convaincus qu’ils n’étaient pas indispensables, Xavi Hernandez s’assit sur un banc au milieu des autres pour y regarder la pendule d’argent. Santi Cazorla avait pris sa place à l’intérieur du mécanisme, dans ce qu’en Espagne ils appelaient «la salle des machines». Sans doute pensèrent-ils encore qu’il suffirait de changer les pièces pour relancer la trotteuse du cadran, pour que la sélection Rouge se remette à tourner comme elle le fit pendant 8 ans. L’Espagne construisait depuis des années des nouveaux Xavi. Il était temps que les jeunes prennent le pouvoir. Il était temps de vivre sans lui.

Au pays des Anciens

Mais en Espagne on n’abandonne pas ainsi ses vieux. Dans le pays le plus âgé de l’Union Européenne, où le taux de fécondité (avec la Pologne et le Portugal) est le plus bas, où on est père de famille pour la première fois à 35 ans, les vieux ne sont pas ces gens installés dans leur salon qui grèvent les comptes de la Nation. En Espagne les anciens n’ont jamais rien à reprocher aux plus jeunes. Dans le secret des déjeuners du dimanche midi, ils soutiennent l’économie familiale avec leur maigres retraites (980 euros en moyenne contre 1300 en France). Ce sont eux qui remplissent les marmites et les verres vides. Ensuite ils vous entraînent, le soir tombé, prendre le frais pour vous raconter des histoires. Certains, comme la famille de Joaquín Hernandez, le père de Xavi, quittèrent un jour l’Andalousie (Almería) pour trouver du travail dans les usines catalanes. D’autres étaient restés au pueblo, guettant de jours meilleurs. Jamais personne ne s’étaient plaint, insistent-ils. Alors, malgré les offres de New York, l’intérêt de Van Gaal ou les attraits de l’exil australien, Xavi préféra rester à la maison pour regarder grandir sa descendance, chez lui à Barcelone, avant de s’évaporer sans bruit.

Le bon temps

De temps en temps il attrape ainsi quelques minutes comme contre Villarreal le week-end dernier (il rentre à la 75’, Sandro marque cinq minutes plus tard, victoire 1-0). Alors comme par magie, on entend à nouveau le tic-tac d’antan. On retrouve cette façon de construire des triangles équilatéraux partout où il se trouve, de créer du mouvement dans un milieu surpeuplé, de demander le ballon dans les pieds, de tourner la tête à gauche, à droite, de contrôler puis de la donner toujours exactement dans le bon tempo. Mais quand on veut grandir la nostalgie est envahissante. Alors jeudi dernier, pour le premier match de l’Espagne depuis le Mondial contre les Bleus, Xavi n’était pas sur la feuille de match. Ils disaient en Espagne, que le vieux avait renoncé à la Selección. Peut-être. Mais sur le terrain, en fait, on vit que c’était la Selección qui avait renoncé à Xavi. Parfois Koke et Fabregas parvenaient à accélérer les révolutions du cuir sur la pelouse, mais le ballon s’égarait ensuite dans une profondeur mal mesurée, dans un ballon qui, à l’époque, aurait été joué dans l’intervalle jamais dans l’espace. Cette façon d’installer Fabregas à la place du vieux, de le reculer un peu pour s’accorder aux appels en profondeur de Diego Costa, de jouer dans les zones vides plutôt que sur les positions pleines, était peut-être un peu plus réaliste, plus adapté à l’effectif qui était sur la pelouse, plus rapide, plus moderne. Mais sans son vieux Xavi, l’Espagne est devenue une mécanique normale, presque vulgaire. Vicente Del Bosque tente bien aujourd’hui de nous consoler « il n’y a pas qu’un seul style de jeu. Il y en a beaucoup, nous n’avons renoncé à aucun d’eux.» Il va falloir pourtant s’y faire. Même en Espagne les horloges d’argent finissent pas casser. Et les vieux par partir.

http://www.sofoot.com/l-espagne-et-son-vieux-188785.html



vendredi 5 septembre 2014

Deschamps, Bielsa et la vérité



On se demande si Bielsa est prêt pour la France. Si ses méthodes, son discours, cette façon de gérer son groupe sont adaptés aux moeurs de l’Hexagone. Et si c’était plutôt l’inverse. Et si c’était la France qui n’était pas prête ?

Qu’attendaient-ils ? Ils espéraient sans doute que le «grand entraîneur», Marcelo Bielsa, un peu «excentrique» mais suffisamment volumineux pour dissimuler la forêt de doutes qu’ils cachaient derrière lui, leur garantirait les faveurs des grands titres et la bienveillance des marketeurs parisiens. Marcelo Bielsa était un grand entraîneur et prendrait la place sur le banc le plus explosif de France. Enfin nous verrions l’ambition de ces dirigeants, nous ne pourrions que nous rendre devant la grandeur de cette institution. Quand à Paris on faisait le choix du strass et du clinquant, à Marseille, on avait fait celui de la méthode et de l’intelligence. Certes, la France avait encore perdu une place à l’indice UEFA au profit de la Russie, mais nous allions leur montrer, à tous les Cassandre de l’UEFA, comme ils avaient tort. Les informaticiens de la défaite et tous les poètes de la statistique devront se rendre à l’évidence. Bielsa, le plus grand entraîneur du monde, était à Marseille. Et le sélectionneur des Bleus était un grand compétiteur. C’est bien qu’en France on avait un savoir-faire. 

Une armée mexicaine

Puis vinrent les premières conférences de presse de Bielsa et tout changea. Bien sûr elles étaient en espagnol, bien sûr ses phrases étaient longues, chaque expression employée était impossible à défaire de son contexte. Ce type était étrange, vraiment trop fou. On arma donc des trésors d’imagination pour tâcher de «décrypter» le «ton professoral», le caractère «mystérieux» de ses allocutions, la tonalité «humoristique» qui se «dégage» de cette «armée mexicaine de traducteurs». On moqua ses yeux baissés et le ton monocorde de ses interventions. Quand Franck Passi renonça à traduire - «je suis perdu là» - on fit même mine de ne plus rien n’y comprendre à notre tour. Maintenant qu’il s’en «prend» à la direction du club, on demande même son avis à Vincent Labrune, président de l’OM, «je ne comprends pas tout. C’est assez injuste mais on va dire que ça fait partie du personnage». C’était pourtant très clair, Bielsa et lui avaient fixé des objectifs qui n’ont pas été remplis pendant l’été. Lors de ladite conférence de presse et au nom du leadership auprès de ses joueurs et du sens de la «responsabilité très lourde qui pèse sur (s)es épaules», le prof n’a utilisé aucun aphorisme, aucune formule toute faite, aucune petite phrase assassine. Il s’est simplement attaché à expliquer très méthodiquement (et en 52 minutes) la situation. «Je ne peux pas vous demander de me croire mais en ce qui me concerne, je serais incapable de vous relater ces faits si le moindre d’entre eux était inexact». Bielsa ne dégoupille pas, il explique. Les autres ? Ils se marrent.

Critique muette et aveugle

Mimer l’incompréhension en ricanant est peut-être le procédé plus abjecte qui soit car c’est un procès fait à l’intelligence et à la culture. Roland Barthes évoquait dans Mythologies en 1957 le mal des critiques français : «pourquoi donc la critique proclame-t-elle périodiquement son impuissance ou son incompréhension ? (...) Moi, dont c’est le métier d’être intelligent, je n’y comprends rien : or vous non plus vous n’y comprenez rien; donc c’est que vous êtes aussi intelligents que moi.» Se moquer de l’homme plutôt que de discuter ses idées, c’est se moquer de la connaissance. «Le vrai visage de ces professions saisonnières d’inculture, poursuit Barthes, c’est ce vieux mythe obscurantiste selon lequel l’idée est nocive, si elle n’est pas contrôlée par le ‘bon sens’ et le ‘sentiment’ : le Savoir c’est le Mal». C’était avril 1994 dans la presse portugaise et Artur Jorge venait d’être limogé du PSG malgré le titre de champion et une demi-finale de coupe d’Europe : «les critiques sportifs sont responsables de l’insuffisance des résultats français, parce qu’ils font passer des messages qui ne correspondent pas à la réalité. Ils sont pétrifiés dans le temps, comme si le football s’était arrêté dans les années 40 ou 50. On confond les priorités. C’est dramatique d’autant plus qu’on n’a aucune chance de changer cet état de choses». Oui mais nous on a Didier Deschamps.

Une victoire de prestige

La critique française préfère Elie Baup, Francis Gillot et Eric Di Meco. Elle aime les opinions grossières, les phrases courtes, l’accent du midi et surtout, qu’on lui parle gentiment. Elle aime donc beaucoup quand Didier Deschamps lui caresse les oreilles en lui parlant de «l’état d’esprit (qui) est toujours là». Eux, les sceptiques, comprennent mieux que les autres le sens pourtant obscur de cette phrase censée expliquer la victoire 1-0 contre l’Espagne : «il y a un vécu, déjà pas énorme car il n’existe que depuis deux ans, mais ça a compté». On attend. Aucune question ne vient. On ne saura donc jamais en quoi consiste cette stratégie de l’état d’esprit, ce qu’est un «vécu», comment il se manifeste, comment il s’entraîne. Qu’on nous dise, une bonne fois pour toutes, ce que la «confiance» veut dire, ce qu’une «victoire de prestige» signifie. Qu’on explique ce qu’est un «patron technique». Quand Domenech parlait du «groupe qui vi(vai)t bien», les chiens de garde hurlaient en criant à l’imposteur. Aujourd’hui quand Deschamps communique sur «l’aventure humaine» au Brésil, c’est le silence. Et quand Bielsa parle de choses concrètes et tangibles - la mauvaise gestion de son club - ils miment l’incompréhension devant ce «personnage». Pire, entre eux, ils rigolent bien et se disent qu’il est vraiment «fou», ce Loco. Pourtant le travail d’un entraîneur en conférence de presse est précisément de parler de football, de collectif, de prise de risque, de système, de décision, de choix, de responsabilité. De nous expliquer comment la France a-t-elle pu être éliminée du Mondial 2014 par l’Allemagne sans jouer, pourquoi les deux meilleurs joueurs français (Nasri, Ribéry) ont renoncé à leur équipe nationale. Bref, de nous dire la vérité. 

http://www.sofoot.com/deschamps-bielsa-et-la-verite-188698.html

mercredi 13 août 2014

Le Real, champion du monde du Mercato



Cette Supercoupe d’Europe n’a pas servi à grand chose. Si ce n’est peut-être à confirmer qu’il y a bien longtemps que le Real Madrid n’est plus une équipe de football comme les autres. Madrid c’est plus qu’Hollywood, c’est le festival de Cannes.


Le Mondial derrière nous et le flux de la saison normale s’écoulant à nouveau on avait oublié qu’un match n’était pas toujours une question de vie ou de mort. Le football prend aussi parfois la forme et les couleurs de ces matchs perdus au milieu des vacances. Plantés entre une journée à la plage, le sable sur la banquette arrière, le soleil qui brûle dans le dos et les déménagements qui n’en finissent plus, cette Supercoupe d’Europe était le plus grand de tous ces trophées minuscules remis par les marketeurs et les marchands de spiritueux. Avez-vous aimé cette Guiness International Champions Cup, cette Emirates Cup, ce Trophée des Champions, cette l’Acqua Lete Cup ? Les vendeurs de textile s’imaginaient sans doute que pour nous attirer devant leurs étales, il nous fallait du laiton, du cuivre et tout un attirail de coupes reluisantes. Comme si un peu du brillant qui restait dans nos yeux un mois après la fin du Mondial, se reposerait maintenant sur leurs marques, leurs bagnoles et leurs fanions, ils nous en ont vendu des stars et des matchs de gala. La Supercoupe d’Europe disputée à Cardiff hier soir appartient à cette cohorte de coupes aux noms grotesques qui ne récompensent que le tiroir-caisse. En fait, une Supercoupe d’Europe ou une pré-saison ne sert qu’à décerner le titre imaginaire de Champion du Monde du Mercato, le seul titre que Florentino Perez gagne tous les ans. Et cet été encore, le Real est champion du monde. 

C’est qui le meilleur ?

Tandis que les autres se plient aux études de marché, qu’ils recrutent les meilleurs scouts d’Europe pour dénicher la perle rare dans la banlieue d’une grande métropole d’ici ou d’ailleurs et qui finissent toujours par se tromper sur l’équilibre mental du gamin ou ses prétendues facultés d’adaptation, le Real, lui, fait exactement l’inverse. Recruter un gamin de banlieue, lui faire passer tous ces tests, le former, en faire peut-être une star, est un projet long et risqué. Combien de Xavi, combien de Messi pour combien de Pavón, d’Alfonso, de Guti, d’Helguera ou d’Ivan de la Peña ? En signant «los buenos», comme dit tonton Florentino, personne ne se trompera jamais. Il n’y a même pas besoin de directeur sportif, il suffit de lire les journaux et de bien s’entendre avec son banquier. Jose Angel Sanchez, le directeur général du club (ancien dirigeant de Sega) est, depuis le départ de Jorge Valdano, la tête pensante du club. En bonne éminence grise, il est celui qui connaît le mieux son patron Florentino. «Sur le football, Florentino, disait-il en 2005 dans White Angels de John Carlin, a une vision simple et pleine de bon sens. C’est une vision très éloignée de celle des membres de cette secte qu’il appelle les futboleros, les élus, les gardiens du temple, ceux qui se voient comme les seuls gardiens du jeu et de tous ses secrets les plus cachés». Pendant un Mondial, Perez fait comme tout le monde. Il se pose, regarde les matchs et puis se demande : «Qui est le meilleur joueur ? Le meilleur gardien ? Le meilleur buteur ?». Réponse : Toni Kroos, Keylor Navas, James Rodriguez. Et ils les achète. Le plus cher possible. Le Real c’est tout le Mondial dans un seul club.

La formation de l’acteur

La question du jeu est donc une énigme complexe à élucider dans cette équipe. Quand chez les autres on s’attarderait sur les transitions défensives, offensives, sur l’animation ou le jeu intérieur, avec ce Real-là, il est difficile de ne pas être émerveillé par la somme de talents individuels ainsi assemblés et d’oublier par instant la beauté des collectifs bien rodés et le principe de rareté. Chaque été on se dit que ce n’est pas possible, qu’on ne dépassera jamais le seuil de talents ainsi rassemblés, qu’on ne peut pas se moquer aussi impunément des lois de l’économie. On finira bien par se lasser. Mais à chaque fois on replonge et une nouvelle star nous est présentée, un nouveau Blockbuster envahit nos écrans qui fera oublier celui de l’été précédent. Comme Stallone débarquant sur la Croisette sur le toit d’un tank avec sous son bras Harrison Ford, Mel Gibson, Antonio Banderas, Arnold Schwarzeneger, Wesley Snipes tous à l’affiche de son prochain film, Florentino Perez débouchonne 2014-2015 avec peut-être l’un des meilleurs effectifs de l’histoire du club. Le générique du Real fait au moins aussi peur que celui d’Expandables : Ronaldo, Bale, James, di Maria, Modric, Kroos, Ramos, Navas, Benzema, Isco... Que des gros bras et tant pis pour le scénariste.

Florentino, camera d’or

Dans ces drôles de films pour madridistes, on se dit que même si le scénario est écrit sur un zinc entre deux tournées, on ira quand même jeter un coup d’oeil. Ce n’est pas pour l’histoire qu’on paiera notre place. Non, si cette année encore on s’approchera c’est parce que même si d’un oeil on surveillera l’action sur l’écran devant nous, de l’autre on profitera de la douceur poétique d’une nuit d’été à la belle étoile. «Il faut savoir provoquer de l’excitation et de l’intérêt sur une base permanente, reprenait Sanchez. Au Real Madrid nous avons réussi à générer cette excitation dans ce sport global qui consiste à prévoir les transferts parce que nous avons réussi à faire entrer dans la tête des gens que si nous nous intéressons à un joueur en particulier, c’est qu’il fait partie des meilleurs du monde». Le Real est un studio de cinéma où les joueurs sont des acteurs interprétant toujours le même rôle - celui du héros épique triomphant contre l’adversité - dans une infinité de films changeant ainsi l’imaginaire de l’amateur de football en une infatigable machine à s’émerveiller. Pour son premier match, Toni Kroos s’est déjà installé au milieu et donné la réplique aux autres génies assemblés autour de lui. James parviendra-t-il à élever son niveau à cette altitude ? Combien de buts marquera Bale cette saison ? Comment réagira Cristiano à l’irruption se cette nouvelle égérie ? Le Real est-il imbattable ? Silence sur le plateau. Moteur dans la caméra. Florentino qui crie «Action!». Le film qui peut (re)commencer.

http://www.sofoot.com/le-real-champion-du-monde-du-mercato-187871.html



lundi 14 juillet 2014

À l’ombre des héros

Lundi 14 juillet 2014
Argentine-Allemagne (finale)
Victoire allemande




La Coupe du Monde 2014 c’était hier. Il est temps de plonger dans notre mémoire et d’organiser toutes ces images pour ne pas trop en oublier. Les souvenirs de la finale de la Coupe du Monde 2014 reposent sur les étagères les plus précieuses de notre mémoire, celles de notre enfance. 

Ce Mondial vient d’entrer dans le coffre de nos vieux souvenirs d’enfants. Quelques heures étaient passées mais il semblait déjà que ce fût un siècle qui nous séparait du bon temps. C’était hier et c’était déjà il y a des années. Quatre ans c’est interminable quand on est encore un enfant. Noël est toujours dans trop longtemps et les grandes vacances de fin d’année sont toujours trop courtes. Patienter de septembre à juin nous était impensable tellement la durée qui nous séparait de la fin de l’année semblait infinie. Il allait se passer tellement de choses désagréables avant qu’on soit tranquille : le premier, le deuxième, le troisième trimestre, les moyennes, les féloches, les avertos. Il y aurait tellement de devoirs à rendre qu’on était même prêts à renoncer aux grandes vacances pourvu qu’on évitât ainsi les problèmes de maths et les dictées. Quand on est enfant le temps ressemble à un océan infranchissable rempli d’interros surprises et de contrôle de maths. On en finit jamais de toutes ces leçons à apprendre, de toutes ces épreuves qu’on nous inflige. Alors imaginez un peu, quand, après quatre ans d’épreuves, juste au début des vacances d’été, arrivait un Mondial... L’évènement prenait tout à coup une importance mythologique. 

Elle s’appelait Sophie, Delphine ou Déborah

On se souvient de son premier mondial comme de sa première amoureuse. On se souvient très clairement que c’est elle qui nous avait emmené derrière ce platane et que c’est elle aussi qui nous avait pris la tête à deux mains et nous avait embrassé la première. Au début on avait trouvé cela un peu dégueu mais, après quelques secondes passées à tourner la tête comme dans les films, on avait fini par succomber à sa maîtrise de l’art de la galoche. Elle s’appelait Sophie, ou Delphine ou Déborah. On ne souvient plus vraiment de son prénom. Mais il y a une une chose dont se rappelle très bien. Il faisait très chaud et c’était la Coupe du Monde en Italie. Oui voilà, c’était en 1990, la France n’était pas qualifiée mais à vrai dire, on s’en fichait un peu, on ne savait pas ce que voulait dire la France en Coupe du Monde. On n’avait pas encore été champion du monde. Cette année-là nos héros s’appelaient Gary Lineker, Chris Waddle, Carlos Valderrama, Roger Milla, Toto Squilaci et Diego Armando Maradona. On ne savait pas où était la Colombie ou le Costa Rica, on n’avait jamais entendu parler de Maracanazo, du match de la honte ou de France-RFA 82, mais on savait que la finale se jouerait à Rome et on avait absolument tout regardé pour être sûr de ne jamais rien oublier. Même les prolongations, alors que c’était l’heure d’aller dormir. Même la finale Allemagne-Argentine, alors qu’on n’était même pas pour eux. C’était le match d’il y a 24 ans. Et c’était aussi celui d’hier.

Avoir 10 ans pendant un Mondial

De quoi se souviendront les petits qui ont regardé le Mondial pour la première fois cette année ? Il y en avait plein les tribunes de Belo Horizonte pour Brésil-Allemagne en demi-finale. Ils pleuraient comme si leurs parents les avaient abandonnés au milieu d’un centre commercial, comme si Neymar avaient été capturé par d’étranges monstres venus du ciel et l’avait emporté très loin d’ici. Quand on a 10 ans on sait ce que c’est que d’avoir le coeur brisé. Plus tard on prendrait un air attendri en riant de tous ces motifs futiles qui comme eux nous avaient fait pleurer à l’époque. Mais à l’instant de l’enfance, toutes ces éliminations et tous ces drames sportifs, semblent insurmontables. Quand on a 10 ans, notre imagination n’est pas assez vaste encore pour se figurer que, quatre ans plus tard, la même compétition se reproduirait et qu’il sera alors temps de prendre sa revanche. Il n’y a que les grands qui se consolent en parlant de patience. Ils s’imaginent que quatre années à attendre ce n’est pas si grave. Mais quand on a 10 ans et que son équipe vient de perdre 7-1 devant ses yeux, tout est beaucoup trop grave. Une peine d’enfant est toujours inconsolable 

Du côté de chez Kroos

Notre imagination est «comme un orgue de barbarie détraqué qui joue toujours autre chose que l’air indiqué» (M. Proust, Du côté de Guermantes). Pour profiter de la beauté de cette mélodie déglinguée il faut apprendre à s’éloigner de tous ces résumés et toutes ces images qu’on impose à notre mémoire. On ne résume pas son enfance en un clip de 2’30. Pour se souvenir correctement il faut se laisser aller à la rêverie. Apprendre à flâner dans le monde des sensations passés. Dans 4 ans, dans 8 ans, dans 12 ans, aucun résumé n’en parlera, mais on n’aura certainement pas oublié la façon religieuse dont Toni Kroos, le joueur allemand au visage de premier communiant, posait son ballon sur la pelouse. Il le laissait sur le tapis vert  au pied d’un poteau de corner comme il l’eût fait d’une offrande au pied d’une Sainte Vierge imaginaire. Il est impossible d’oublier cette façon d’entamer cette course d’élan; quelques petits pas rituels pour entonner le rythme qu’il faut, les yeux fixés sur le cuir et la tronc quasi immobile, il amorçait trois pas et frappait la balle comme on eut donner une tape dans le dos à un copain un peu timide dans une cour de récré. Sans lui on n’aurait pas osé abandonner la partie de foot sur le bitume pour se retrouver seule avec une fille qui se serait sans doute appelée Sophie, Delphine ou Déborah. On n’aurait pas voulu être démasqué. 

L’art de l’hypoténuse

L’élégance de Toni Kroos est un souvenir délicat qu’il faudra soigner comme on soigne encore les récits de nos meilleurs chahuts en cours de maths. La courbe du ballon frappé par le joueur allemand, ressemblait à ces longues leçons de géométrie où, avec nos équerres, nos rapporteurs et nos compas, nous découvrions les sonorités étranges de la terminologie scolaire : théorème de Pythagore, géométrie euclidienne, quadrilatère et triangle isocèle. «Dans un triangle rectangle, le côté opposé à l’angle droit est l’hypoténuse». On l’avait souligné en rouge pour ne pas oublier d’apprendre cette phrase de retour à la maison. Toni Kroos était ce camarade sage et appliqué qui savait dessiné des angles droits sans règle ni équerre. Sur ce corner à la 46ème minute, le ballon était suffisamment bien brossé pour tomber juste devant la cage de Romero tout en se maintenant, grâce à cet effet indéchiffrable, à une distance inaccessible aux mains du gardien. Il n’y avait qu’à entrer dans la balle pour provoquer l’intersection de la trajectoire du ballon avec la ligne de but. Tandis que Toni Kroos venait de ressusciter le charme perdu de l’hypoténuse, nous découvrions à nouveau la beauté nostalgique des triangles rectangles de notre enfance. À la 47ème minute, Höwedes frappait le montant gauche de Chiquito Romero. Sur un coup de crayon, l’Allemagne aurait pu être championne du monde, comme en 1990. 

Le monde selon Higuaín

Mais nous qui avions l’expérience des finales de Coupe du Monde - on en avant vu déjà six ou sept - on savait très bien qu’on ne marquait pas un but dans un tel match en toute impunité. Aussi facile que la conclusion d’une action eût pu sembler, un face à face inattendu avec un gardien lors d’une finale est une épreuve initiatique dont seul le héros exemplaire sortira sauf. C’est peut-être ce qui est arrivé à Higuaín à la dixième minute quand, surpris par une passe en retrait manquée, il se trouva seul devant Neuer. La passe involontaire avait suivi une courbe parfaitement hyperbolique au-dessus de Hummels et tomba exactement dans les pieds de l’Argentin. À la finesse du trait on reconnut immédiatement que Kroos en était encore le dessinateur. Même quand elles se trompaient de sens, ses lignes étaient fines et harmonieuses. Dans n’importe quel autre match Higuaín aurait contrôlé, attendu que le gardien sortît du but et marqué avec classe et sang-froid. Dans n’import quel match, mais pas dans celui-là.

La malédiction bretonne

Hier soir, juste au moment de frapper, il avait vu sa vie défiler devant ses yeux. Un but en finale de coupe du monde est quelque chose d’inégalable et dont il faut se montrer digne tout le reste de sa vie. Il faut avoir suffisamment de vanité pour s’imaginer être à la hauteur d’une telle destinée. La peur de marquer, c’est la peur de ne plus jamais être à la hauteur du souvenir que les autres auront de vous. C’est toujours rappeler à la moindre de vos hésitations que si vous aviez marqué ce fameux but en finale de coupe du monde, c’était la chance qui en était l’auteur, pas votre talent. Ce que les autres pensent être une bénédiction est en réalité un fantôme avec lequel il allait falloir composer jusqu’à la fin de votre existence de buteur maudit. Stéphane Guivarc’h, breton de naissance comme Higuaín, vivait tranquille depuis ses deux échecs en finale de 98. Il avait su avant les autres que le seul capable de montrer plus tard à la hauteur de deux buts marqués en finale de coupe du monde, c’était Zizou, pas lui.

Marquer les esprits

Voilà pourquoi Palacio manqua à son tour son face à face. La mémoire collective n’aurait jamais accepté qu’il fût l’auteur du but qui donnât le trophée au vainqueur. Pour avoir le droit d’entrer dans les mémoires il faut la vanité des génies. Il faut être Burrachaga, Brehme, Zidane, Ronaldo, Iniesta ou Götze pour ne pas sentir sa colonne vertébrale vibrer au moment de se présenter seul devant le but. «Quand Cesc Fabregas me passe le ballon, je sais exactement ce que je vais faire et je sais que je vais marquer», Iniesta le savait en 2010 comme Brehme en 90, Zidane en 98, Ronaldo en 2002, Iniesta en 2010, Götze en 2014. Schürrle s’enfonça sur le côté gauche, centra au premier poteau et, plutôt que de se précipiter comme l’aurait fait tous les autres mortels, il leva la tête, bomba le torse et contrôla de la poitrine. C’est à ce moment précis qu’il sut exactement ce qui allait arriver ensuite. Il marqua d’une reprise du gauche et au moment de célébrer son but, n’eut même pas l’air surpris. Il venait d’inscrire un but qu’on oublierait jamais et était fier de lui. C’est dire comme il méritait d’être immortel. 

La victoire de l’expérience

Quand le ballon franchit la ligne à la 112ème minute, notre expérience nous dit que le match était fini. Il fallait être un gosse pour croire qu’il y aurait le temps de remonter le score puis de jouer une séance de tir au but. Si les gamins étaient prêts à jouer une finale aux penalties c’est parce qu’ils n’avaient pas connu 1994 et 2006. Mais nous, nous avions grandi et nous avions vu Baggio et Trézéguet. Nous savions qu’il valait mieux en rester là. L’Argentine avait quelques regrets mais l’Allemagne semblait avoir mérité sa victoire. Oui, quand on est grand on se met à calculer et à évaluer le degré de justice d’une victoire sur une autre. Quand on est grand on se dit que l’Allemagne est bon vainqueur parce qu’elle avait proposé du jeu, su s’adapter, souffrir et patienter. La victoire de l’Argentine eût été belle mais peut-être la tristesse allemande nous aurait semblé trop inconsolable après autant de finales et demi-finales perdues depuis 1996. Hier soir nous étions heureux de ne pas être un petit argentin de 10 ans qui, à force d’en entendre sur 86 et 90, avait fini par regretter de ne pas être  plus vieux.

La résurrection de l’enfance


Aujourd’hui le Mondial est terminé. Nous avons refermé la chambre-forte du musée imaginaire qui maintient les plus belles images de note vie à l’abris des intempéries et des résumés intempestifs. Elle sont disposées ici, juste à côté de nos premières amours, de nos premières fois et de nos souvenirs de vacances. Dans quatre ans nous ouvrirons à nouveau la porte pour constater comme le temps aura fait son travail et se sera chargé d’effacer les strates qui ne méritaient pas d’être conservées plus longtemps. Nous nous promènerons à nouveau dans notre mémoire et, à l’ombre des héros de notre enfance, nous nous laisserons aller à la nostalgie. C’était l’Italie en 90, les Etats-Unis en 94, le Japon en 2002, l’Allemagne en 2006, l’Afrique du Sud en 2010 et le Brésil en 2014. Le Mondial, c’était notre enfance qu’on ressuscitait tous les quatre ans. Le Mondial c’était hier.

dimanche 13 juillet 2014

Le romantisme allemand

Dimanche 13 juillet 2014
Argentine-Allemagne (finale)
Rio de Janeiro




L’Allemagne ressemble bien à une équipe qu’on a déjà vue, mais qui n’était pas alignée pour ce Mondial. C’est de notre faute, on avait oublié que le pays de l’efficacité était aussi celui du romantisme.

L’Allemagne de Joaquin Löw est la sélection d’un pays situé au centre de l’Europe dont la capitale est Berlin et dont l’hymne national est inspiré d’un quartet de Haydn. En football, ce pays avait la réputation d’être un orge dévorant n’importe quel prétendant et dont les aptitudes techniques n’étaient saluées que si elles acceptaient de se mettre au service de l’efficacité. Dans ce football on n’imaginait pas se présenter en finale de coupe du monde en prônant le jeu plutôt que le résultat. l’esthétique plutôt que la statistique. Pourtant depuis 2006, quelque chose a changé. On entend désormais Joaquin Löw prôner des principes qui ne choquent même plus nos oreilles sensibles et pragmatiques «nous avons mûri et montré le football que nous étions capables de jouer. Ces dernières années nous avons beaucoup progressé et si nous ne gagnons pas, rien de tout cela ne s’effondrera. Le football allemand a un avenir et je n’ai peur de rien». Dans un mondial qui se moqua du milieu de possession, qui rigola bien quand l’Espagne se prit une danse contre la Hollande reconvertie en ressort à ballon, qui n’en avait que pour pour les défenses à trois arrières centraux et qui refusa la possession de balle comme on aurait dirait à l’autre «vas-y commence, je préfère passer en dernier», l’Allemagne a représenté un peu plus que la sélection fédérale de Germanie. En fait, si on était habitué aux mot de Löw, c’est qu’on les avait déjà entendus quelque part.

Un constat chiffré

Comme il semble nécessaire d’argumenter par d’interminables statistiques jusqu’au moindre choix esthétique, la FIFA nous propose des classements qui donneront raison au plus appliqué. Avec une moyenne de 570 passes réussies par match (contre 393 pour les autres), l’Allemagne n’est pas uniquement l’équipe qui s’est le plus passé le ballon, c’est aussi celle qui a le moins raté (82% de réussite), qui a frappé le plus depuis l’intérieur de la surface et donc qui s’en est approché le plus souvent balle au pied (43 tentatives), qui a le plus marqué (17 buts) tout en n’étant aussi la cinquième équipe ayant le plus réalisé «d’attaque» au sens obscur de la FIFA (la définition d’attaque mériterait une encyclique qui ne tiendrait malheureusement pas dans cette chronique): seulement 250, 319 pour le Brésil, 311 pour l’Argentine, 270 pour la Hollande, 266 pour la Belgique. Il ne manquait plus à cette cascade de données objectives, que Dieu lui-même - comprendre Johann Cruyff - couronnât cette équipe d’un genre nouveau qui, en défendant une certaine idée de jeu,  défendait beaucoup plus plus qu’une simple nation du centre de l’Europe. Le roi Johann Cruyff descendit du ciel et sacra enfin la sélection de Löw d’un tweet dont beaucoup auraient rêvé être l’objet «l’Allemagne a été la meilleure. Son contrôle du ballon, ses mouvements, sa position de jeu a été supérieure. Voilà pourquoi pour moi elle a été la meilleure équipe». La beauté est donc le résultat objectif d’un calcul mathématique.

L’Europe allemande

Pourtant cette analyse aux apparences d’objectivité ne rend pas adéquatement honneur au travail du sélectionneur allemand. Si l’enthousiasme était le fruit d’une suite de données statistiques, on s'ennuierait de la lenteur de Toni Kross, des hésitations de Özil et des atermoiements de Philipp Lahm. On trouverait la défense allemande irresponsable tant elle prenait des risques inconsidérés à toujours vouloir remonter le ballon à force de passes courtes, et de vouloir installer les centraux sur les côtés, positionner Lahm ou Shweingsteiger dans l’axe et de condamner ainsi Manuel Neuer à jouer gardien de but et libéro en même temps. La FIFA appelle cette façon de jouer le ballon court au lieu de l’envoyer dans le rond central un «dégagement tenté». Et l’Allemagne est, derrière le Brésil et la Hollande, l’équipe qui a le mieux «tenté» cet exercice (93 pour les deux premiers, 90 pour l’Allemagne). Elle sera en tête à la fin du match de ce soir. Cette donnée n’explique rien si on se contente de l’admirer comme la conjecture de Poincaré, la taille comparée des plus grands immeuble du monde ou la valeur d’un indice boursier. En réalité cette donnée anodine et non contrastée en dit beaucoup sur les choix esthétiques de cette Allemagne et sur son inclinaison nette vers un certain type de jeu prôné d’abord à l’Est de l’Europe, puis au gré des immigrations, arrivés en Hollande, théorisé à l’Ajax par Michels, mélangés aux hongrois Kocsis, Czibor et Kubala de Barcelone, le tout synthétisé par le génie intuitif de Cruyff et l'intransigeance conceptuelle de Pep Guardiola.

Le paradis du jeu


Le pays que défend l’Allemagne dans cette compétition où il n’y en a eu pour les buts et les frappes de loin, est le pays où le ballon n’est jamais offert à l’adversaire en toute impunité. C’est le pays où ne guette pas la perte de balle comme on guetterait des denrées précieuses tombées du camion. Le pays de Guardiola c’est celui où les gardiens pourraient jouer en défense en central «si tu sors bien le ballon, tu auras ensuite des occasions. si la première passe est bonne, tout le reste est plus facile» explique Pep. Alors quand on voit Neuer s’acharner à relancer court pour Hummels, Lahm ou Shweinsteiger, on a des images de Victor Valdés s’obstinant à relancer du plat du pied pour Busquets, Piqué ou Puyol dans la tête. On entend une voix qu’a déjà entendu un soir de septembre 2010 après un match contre l’Atletico de Madrid «il y a plus de 20 ans que nous essayons de jouer de cette façon. Nous pouvons varier. Parfois Busi devient libéro, d’autres fois c’est Xavi qui devient central pour accepter la qualité des joueurs; pour que ceux qui jouent à l’intérieur profitent de beaucoup de circulation du ballon, nous devons relancer court depuis notre ligne de fond. Le gardien la passe au défenseur, le défenseur au milieu de terrain, celui-là à l’attaquant. Sinon c’est impossible de créer des occasions de but.» Le pays de Pep Guardiola c’est celui du jeu. C’était l’Espagne, c’est maintenant l’Allemagne.

samedi 12 juillet 2014

L’Argentine ou la mauvaise réputation

Samedi 12 juillet 2014
Argentine-Allemagne (finale)
Rio de Janeiro




À quoi jouent les Argentins ? Cette équipe peut-elle vraiment battre l’Allemagne ? Ils ont Messi, certes. Mais ils ne séduisent personne. L’Argentine a beau chanter, elle aura toujours mauvaise réputation

Ils ne vous regardent pas quand vous leur adressez la parole. Ils ne font aucun effort quand il s’agit de libérer une place, une chaise, un banc. Sur le visage, ils arborent toujours une ou deux cicatrices et cette façon d’être sûrs d’eux-mêmes. Ils sont souvent entourés d’autres qui leur ressemblent beaucoup. Pendant une coupe du monde, aucun d’eux ne porte d’autre couleur que le bleu ciel et le blanc. Accrochées à leurs bras, quelques brunes aux cheveux élégamment bouclées n’accordent absolument aucun regard à l’étranger. Si vous êtes distraits et occupés à commander un verre, elles peuvent à tout moment attraper votre siège laissé vide un instant, y installer tous leurs outils cabalistiques : sac à mains, mystérieux tissus transportés jusqu’ici, carnets ouverts, Thermos de maté. Si vous êtes encore plus inattentif, vos lunettes, votre téléphone ou même votre verre pourraient changer de propriétaire en un éclair. Assis à côté d’eux vous les entendrez brailler « He Cheeee, el enano va frotar la laaaampara y volvereeeeemos... (tu vas voir, le nain va frotter la lampe et nous reviendrons...)». Leurs compagnes vêtues elles aussi de bleu et blanc évoqueront un autre « Chiquiiiito Romeeeero las va a parar toooodas para su chiquiiiita..» (le petit Romero va tout arrêter pour sa petite). Les gamins qui traîneraient par là dans leur maillot coq sportif  flanqué du numéro 10, se mettraient ensuite à chanter, comme leurs pères avant eux «Volveremos, volveremos, volveremos otra vez, volveremos a ser campeones, como en el 86...». 

Che Gevara, Evita, Gardel et Maradona

Si l’Argentine a si mauvaise réputation en Amérique Latine c’est parce qu’elle parle de ses voisins en disant «eux, les Sud-américains» comme s’ils vivaient encore à des milliers de kilomètres de là, comme si leurs parents, leurs grand-parents, leurs arrière-grand-parents n’avaient jamais dû quitter l’Allemagne, l’Italie, l’Espagne ou la France en quête d’une vie meilleure. C’était le temps où l’Argentine prêtait de l’argent à l’Europe, où les Etats-Unis n’étaient pas grand chose et le pays au bord du Rio de la Plata ressemblait à un Nouveau Monde où il faisait bon s’exiler et rêver un grand coup. C’était le temps où Gardel chantait, où le Che n’était encore qu’un gamin de Rosario, où Maradona n’existait pas, Di Stefano venait de naître. C’était le temps où l’Argentine était encore joyeuse, juste avant que l’avion de Gardel ne s’écrase à Medellin (en 1935) juste avant que le tango soit changé en tristesse et le football en mélancolie. Parler de la grandeur en argentin, c’est toujours parler au passé révolu, c’est évoquer un temps qui n’existe plus mais qui reviendra peut-être. Parce que l’Argentine n’est plus rien, elle vous condamne inexorablement à la mort héroïque, c’est-à-dire à l’éternité « il y a peu de temps, raconte Valdano, j’étais à Bariloche en Argentine et j’ai vu un drapeau où il y avait à la fois Che Gevara, Evita, Gardel et Maradona. Bien sûr, si vous êtes déjà mort, vous sortez indemne de toute cela. Mais être un mythe vivant est ce qu’il y a de plus inconfortable.» Ce soir, 28 ans après Maradona, Messi peut se faire une place aux côtés de tous ces (presque) morts mythiques. Et vingt-huit ans c’est beaucoup quand on est né nostalgique.

40 millions de poètes

En fait, en y réfléchissant bien, le seul talent véritablement argentin n’est pas sur la pelouse. Il est dans les mots. Plutôt que de changer le réel, les Argentins ont décidé de changer les mots. Ce qui les rend irrésistibles c’est ce don de la métaphore pour rien. Exemple. Pour Menotti, la blessure de Neymar pendant son mondial c’était «comme si le fiancé n’était pas apparu à la Messe pour son mariage». Ils parlent de football comme ils parleraient de la vie, de l’histoire ou de Borges. Messi n’est pas un poète, certes. Mais le «pueblo futbolero» (comme l’appelle Sabella), lui, l’est. Après tout, Lio est bien de Rosario comme El Negro Fontanarrosa, le plus grand des poètes futboleros argentins. Quand il écrivit ses célèbres contes (Puro Fútbol) où il rédigeait les mémoires d’un ailier droit, décrivait les larmes du buteurs, expliquait ce que c’était que de mourir le jour d’un derby Rosario Central-Newell’s (El Viejo Casal), il anticipait en fait ce qui allait arriver ce soir. C’est à ce conte qui s’appelait Monito, du nom ce petit gaucher imaginaire de Rosario, qu’ils penseront tous quand La Pulga s’approchera du but allemand «Là, sur cette demi-lune, que certains appellent l’empanada, c’est là qu’on oublie tout, sa fiancé, son premier amour, tout ce qu’on a apprit à l’école, la Vieille qui criait, ‘viens je t’emmène’ dit el Monito à son âme soeur. Et il entra dans la surface, la ballon à ses ordres. Je ne sais plus si il y eut un ou quatre petits ponts. Il feinta de la hanche, mit le pied sur le cuir, on crut un moment qu’il allait frapper, mais alors surgirent deux autres sur lui, le libéro apparut et ferma la porte. Mais El Monito la tenait accrochée au pied. (...) Il se retrouva seul devant le gardien et la glissa dans un coin, comme une gifle. Mais pas d’un coup mordant, comme un reproche, non, plutôt comme une bourrade cordiale, celle qui te soutient, cette tape dans le dos qu’on donne à un copain à qui on dit ‘vas-y toi, je te regarde’. Et le ballon rentra sans demander la permission.»

Une finale, finale


Alors non, ils ne peuvent pas l’aider à mieux jouer - ils ne sont que des humains après tout - mais ils l’aideront à mieux parler, à sublimer son talent technique d’une ou deux métaphores fleuries, élevant ainsi l’art du crochet gauche à celui de l’allitération. Pire les Argentins jouent, mieux ils parlent. Ce soir ils vont donc l’aimer Lio, l’aimer pour ne pas qu’il reparte, l’aimer pour ne pas qu’il ne les abandonne à nouveau, pour qu’il reste dans leurs têtes pour toujours.  «El jefecito» comme ils surnomment Javier Mascherano, est chargé de veiller pour eux sur le mythe. Il n’est pas qu’une simple sentinelle devant une défense, Masche est surtout le narrateur officiel de l’oeuvre héroïque de son capitaine. Il croit à Lio comme on croirait au génie enfermé dans une lampe à huile «J’espère que Léo le fera» pria-t-il cette semaine. La manière dont l’Argentine a jeté sa destinée dans les pieds de son petit gaucher a quelque chose de terrifiant pour lui, mais de bouleversant pour tous les autres. Masche encore : «Leo a démarré le moteur de cette équipe grâce à ses premiers matchs et puis ensuite s’est adapté à ce dont le groupe avait besoin. Durant certains matchs il a dû se sacrifier beaucoup, plus même que ce que nous aurions voulu mais il l’a fait pour le bien de tous. J’espère vraiment que dimanche, nous pourrons nous aussi l’aider un peu plus encore que lui nous aide.» Ce soir c’est une «finale, finale» comme dirait Fontanarrosa. Lio doit apparaître et l’Argentine ressusciter. C’est le prix de la mauvaise réputation, «hijo de mil putas»

vendredi 11 juillet 2014

L’affaire est dans le sacre

Vendredi 11 juillet 2014
Journée de repos (finale)



Ce match pour la troisième place ne plaît évidemment à personne. Pourtant on va le jouer et, ce qui est sans doute pire, on va même le regarder. Un peu comme ces sacs à mains ou ces parfums de contrebandes, la petite finale se déguste en secret, comme un match tombé du camion. 

La rencontre de ce soir est le fruit de la souffrance d’il y a trois jours et la victime de celle du lendemain. Cette finale est aussi petite que celle de demain sera grande. On hésite même à la regarder tant l’idée d’un duel qui ne servirait à rien est déprimante quand on vient de passer 62 matchs à éprouver le vertige du hasard et l’ivresse délicate d’un résultat imprévisible. On venait de passer un mois entier accroché à des tableaux qui tenaient grâce l’équilibre précaire de l’imprévu. Remplis de numéros et de classements provisoires, ces cadres auraient qualifié la Côté d’Ivoire ou l’Italie, plutôt que la Grèce ou le Costa Rica. Par la grâce d’une action jouée un peu plus vite, d’une contre-attaque éclair, le monde aurait été différent et la physionomie de cette composition absolument autre. Alors pour les amateurs, bien sûr, le coup est dur. Ce match pour la troisième place est le seul qui ne sert à rien. Comme une sorte de réminiscence des tournois de Pentecôte, il n’a pour mission que de départager lequel des demi-finaliste aura le droit au troisième prix. Il n’y que la perspective de remettre un panier garni plutôt qu’un sac de sport qui le motive. En lever de rideau de la finale du tournoi annuel de juin, ce match inutile préparait en fait le public à l’idée que la rencontre qui se jouerait juste après, serait la dernière avant l’an prochain. Demain il faudra oublier la coupe et retourner à l’école. La petite finale est un no man’s land affectif. On a le droit d’être triste de la jouer et heureux de la perdre. Ce n’est pas un sacre, c’est une mise à sac.

En pincer pour la Hollande

Pourtant un match entre le Brésil et la Hollande aurait attiré des foules biblique s’il avait été autre chose que ce pis-aller. On y aurait vu un Van Gaal magnifique et triomphant tenant dans sa main l’opportunité de corriger enfin l’anomalie historique d’une Hollande jamais championne du monde. Après l’Allemagne de 74 et l’Argentine de 78, le pays des Polders, des tulipes et des sabots s’affrontaient encore au pays-hôte et était chargé à nouveau de briser le rêve de plusieurs millions de têtes en même temps. Fier de cette mission historique, Van Gaal aurait porté cette cravate orange pour la dernière fois sans quitter son veston, interdisant du même fait à ses adjoints de se défaire de cette laine moite malgré la chaleur et l’humidité. Il aurait glissé quelques dernières remarques à Danny Blind à sa droite, et Kluivert de l’autre côté, aurait encore tenté en vain d’attraper quelques mots de cette conversation privée entre le numéro 1 et le numéro 2. La Hollande n’aurait pas pris beaucoup de risque et s’en serait tenue à cette défense à 5, ces trois milieux, à De Jong et ces magiciens Robben, Van Persie et Sneidjer. Certes. Mais rien que pour ces trois mousquetaires, la Hollande aurait mérité de remporter enfin une Coupe du Monde. Même s’il jouait au Brésil et même s’il jouait en contre, il aurait eu de la gueule, ce champion du monde orange. Le titre remporté, les Hollandais magnifiques nous auraient ensuite donné des leçons sur comment on gagne, comment on célèbre à Amsterdam, Maastricht ou La Haye. Décidément les Hollandais était le peuple le plus moderne d’Europe.

Désordre et progrès

De son côté, le Brésil aurait même fini par avoir une bonne raison de pleurer. La finale de leur mondial enfin atteinte, il aurait pu jouer libérés et faire plaisir aux millions de téléspectateurs en leur offrant des risques, du jeu, de l’ambition. Dans les tribunes jaunes du Maracana, la communion mystique entre un public et son équipe aurait opéré et nous aurait sans doute transportés. On en aurait, bien sûr, tiré des centaines de conclusions sur le melting pot brésilien, la grandeur de cette nouvelle nation et l’ambition de son football. On aurait tout trouvé merveilleux, même Neymar, les béquilles à la main sautant dans les bras de son entraîneur, même les mains levées de David Luiz agenouillé dans le rond central. On n’aurait pas trop osé parler de laïcité ni de séparation de l’Eglise et du vestiaire. On aurait juste profité de ce moment et salué la «ferveur» de ces brésiliens transportés par leur foi et leur équipe nationale. Oui le football était capable d’unir les peuples, de faire disparaître les déséquilibres sociaux pendant quelques heures. Tous les envoyés spéciaux nous auraient ensuite montré ces enfants aux visages grimés et leurs parents sautant de joie sur la plage de Copacabana. On aurait dansé avec eux au rythme d’une devise positiviste devenue tout à coup le signe de ralliement de la fête mondialisée : ordre et progrès. 

Une finale après l’heure


Tout aurait été merveilleux. Oui. Mais ce soir nous n’aurons rien de cela. Cette petite finale est une torture pour ceux qui la jouent - ils auraient préféré partir en vacances et faire oublier leur défaite d’il y a quelques jours - et ceux qui la regardent. Cette fausse finale ressemble à ces sacs à mains qu’on étale sur le sol des grandes villes. Ils ont tout de ceux qu’on accroche dans des vitrines blindés. Pourtant on sait très bien qu’ils n’ont pas été faits par les mêmes mains appliquées. Peut-être que si ces mêmes faux accessoires nous avaient été exposés dans un vrai magasin d’une vraie marque, en respectant le cérémonial et la mise en scène du luxe véritable, peut-être aurions-nous été crédules. Convaincus de l’authenticité de ces produits sans jamais oser la questionner, nous aurions finalement accepté de payer une somme prohibitive sans une seule tentative de discussion. Ce qui trahit la contrefaçon ce n’est pas la copie elle-même (les faussaires ont souvent beaucoup de talent) mais le dispositif. Jamais on ne vendrait un objet véritablement précieux posé ainsi sur le sol crasseux d’une métropole. La petite finale est une sorte de sac à main Vuitton qui en aurait tout l’air mais qui n’en serait pas. Le problème ce n’est pas la fabrication, c’est le dispositif. Ce Brésil-Hollande est un faux sacre abandonné sur le trottoir répugnant d’une capitale pas véritable (Brasilia). Ce lot de consolation ne satisfait donc personne parce qu’il souffre trop de ne pas être ce qu’il devait être. Pourtant il faut bien l’accepter, comme une finale après l’heure, comme un faux sac, comme un adieu aux larmes.

jeudi 10 juillet 2014

Messi, passage avide

Jeudi 10 juillet 2014
Journée de repos (finale)



Plus qu’un match avant d’en avoir fini avec cette satanée intrigue. La fin approchant, Messi semble avoir perdu sa place dans le récit de l’épopée argentine. Pour ce dernier match contre la Hollande, il n’y en a que pour les autres. La fin de l’histoire ?

Toute la cruauté de ce Mondial tient en une seule question : cette Coupe du Monde est-elle celle de Messi ? Comme si la vie devait toujours avoir un sens, comme si les histoires devaient toujours finir au fond d’une rivière ou en haut d’une montagne, il fallait en finir avec le héros de cette histoire-là. Oui ou non, peu importe, le spectateur exigeait que le destin de ce personnage aux jambes minuscules se terminât par une réponse claire. Il voulait en avoir le coeur net et l’estomac bien rassasié. C’était une sorte de contrat tacite entre lui et le héros au début de la compétition. «Offre-moi une réponse à cette question, en échange je garderai ton histoire dans ma mémoire». Pourtant, on a beau dire le contraire, les histoires qu’on n’oublie pas, c’est précisément celles dont le dénouement est imprévisible. Voilà tout le problème de Messi. Plus la fin semble inexorable, plus le récit est ennuyeux. Messi est sacré champion du monde ? Bravo, mais ce n’est pas étonnant, c’est le meilleur, on vous l’avez bien dit. Messi n’est pas champion du monde ? Tant pis, mais il ne peut pas gagner tout seul, on vous l’avait bien dit. Cette question est toujours cruelle parce que la réponse sera toujours décevante. Elle laissera toujours au spectateur ce goût «d’inachevé», c’est-à-dire une espèce de sensation de frustration ou d’acte manqué. Une histoire qui se termine sans explosion, c’est un repas sans appétit, une histoire sans faim. 

Le trou noir

Heureusement qu’il y eut ce Brésil éliminé aussi artistiquement cette semaine pour nous changer les idées. On attendait une finale Brésil-Argentine comme la mise en orbite d’une navette brésilienne et d’un satellite argentin, on eut une explosion en plein vol. C’était inespéré et, donc, forcément inoubliable. La déflagration fut d’une telle ampleur qu’elle en devint immédiatement mystique. « Je ne sais pas ce qui s’est passé durant ces six minutes, raconta hier Neymar, les joueurs ne l’expliquent pas non plus. C’est comme ça, ça arrive». Ces «six minutes de trou noir» n’expliquaient rien mais pardonnaient tout. À la faveur d’un dénouement spectaculaire et imprévisible, on était donc prêt à passer sur les incohérences manifestes de la narration (l’exécrable préparation de la sélection brésilienne, son absence d’alternative à Neymar), et on résumerait ainsi toute une destinée en son dénouement. Peu importe les explication techniques et rationnelles à cet accident, l’insubmersible Titanic venait de sombrer. La fin de l’histoire avait dévoré tout le menu. Tout à coup, l’intrigue principale - Messi était-il, oui ou non, le nouveau Maradona ? -, perdait de sa saveur. Les masques tombaient. On ne voyait plus que l’avidité d’un homme pour un trophée ridicule.

Les fantômes argentins

Pourtant à tous ceux qui se méfient, expliquez-leur que l’histoire de cette Argentine est plus complexe qu’elle en a l’air. Dîtes-leur qu’ils ne comprendront jamais rien à l’extraordinaire potentiel d’identification de cette équipe d’assassins affamés, s’il ne prennent pas soin d’examiner les chapitres précédents. C’est le propre des grandes sagas. Il fallait avoir vu 1978 (le bon entraîneur et le mauvais génie qui gagnaient le mauvais mondial), 1986 (le mauvais entraîneur et le bon génie qui gagnaient le bon Mondial), 1990 (la mauvaise équipe qui remportait le mauvais Mondial), 1994 (le bon héros qui disparaissait pour de mauvaises raisons) et puis 1998 (le but de Bergkamp, l’expulsion incompréhensible d’Ortega), 2002 (l’équipe de Bielsa qui jouaient un football-suicide et s’effondra), 2006 (la retraite de Riquelme) et enfin 2010 (l’humiliation contre l’Allemagne). Dans notre vie quotidienne il nous serait impossible de vivre au milieu d’autant de fantômes accumulés. On ne supporterait pas cette idée de destin ou de malédictions. Mais dans nos vies de spectateur avide de rebondissements, c’est exactement l’inverse. Cette mémoire est notre opium. Nous nous transformons tout à coup en juge cruel des destinées héroïques. Nous réclamons toujours un peu plus de drame, toujours un peu plus de larmes. Voilà pourquoi l’Argentine aime tant se raconter des histoires. Messi doit être champion du monde s’il veut se hisser à la hauteur de Maradona et de toute cette mythologie. Il est condamné à l’exploit. Pour lui, ce destin est un drame. Pour l’Argentine, c’est le minimum. 

La poupée vaudou


Alors, partout sous les pelouses brésiliennes, le petit meneur de jeu argentin traîne maintenant cette trogne désenchantée. Regardez-le un instant lors de ce dernier match. Ces deux brassards enroulés autour de chacun de ses bras, il avait l’air d’étouffer sous la pression. Le tissu noir (le deuil de vieux Di Stefano) à son côté droit donnait une allure grave à chacun de ses mouvements. De l’autre côté, le tissu bleu (le deuil du capitaine Maradona) semblait l’enfoncer un peu plus sous terre à chaque fois qu’il levait la main pour réclamer un ballon qui n’arrivait pas. On n’avait jamais vu capitaine plus écrasé sous le poids du passé. Il avait presque l’allure de ces poupées vaudous qu’on maltraite aussi cruellement qu’on peut, pourvu que par leur entremise mystérieuse, les fantômes du passé nous abandonnent et ces prières secrètes nous délivrent du mauvais sort. Être le capitaine de l’Argentine c’est être condamné à être le bouc émissaire de toujours la même histoire. C’est jouer avec dix coéquipiers, des dizaines de fantômes et des millions de névroses. Être le capitaine de l’Argentine, c’est être soumis au jugement cruel et avide d’une histoire connue d’avance et sous les yeux d’une infinité de personnages secondaires. Plus l’intrigue avançait, plus Mascherano et Romero étaient donc apparus pour soulager leur capitaine de ce passage à vide. Messi avait respiré un instant avant l’épreuve ultime. Mais à la fin il le sait, à Rosario comme ailleurs, c’est toujours le génie qui déguste. 

mercredi 9 juillet 2014

Ce que le ballon doit au vélo

Mercredi 9 juillet 2014
Argentine-Hollande (demi-finale)
Sao Paolo




La Coupe du Monde et le Tour de France se chevauchent pour quelques jours encore. Voilà pourquoi le match d’hier soir fut si long. Cet Argentine-Hollande n’était pas une demi-finale, c’était une étape de plat. 

Depuis qu’il n’y avait plus de coureurs dans nos stades vélodromes, on avait oublié ce que le ballon devait au vélo. Dans ces stades d’un autre type et d’un autre temps, la dramaturgie s’étalait sur une rampe circulaire qui prenait toute la place dans les tribunes. On n’était pas au vélodrome comme on était au théâtre, comme on eût profité d’un spectacle depuis notre siège. Non. On était au vélo comme on était dans le tambour d’une machine à laver. On venait y voir s’essorer les coureurs à l’arrivée d’un grand tour (l’arrivée du Tour de France au Parc des Princes jusqu’en 1967) et s’étourdir la tête plongée toute une après-midi à l’intérieur de cet anneau sonore et miraculeux. Pour les enfants installés en tribunes, ces rampes inclinées étaient des falaises autour desquels des coureurs fantastiques allaient voler comme des héros de bande dessinée. De temps à autres des évènements étaient organisés sur la pelouse centrale. Des championnats de boxe ou des matchs de football occupaient le vide le temps d’une réunion comme on eût occupé une salle polyvalente d’une commune rurale et isolée. Un jour c’était une brocante, un autre une réunion du conseil municipal, un autre encore, une salle de spectacle pour les gamins de l’école primaire. C’était le temps où le football n’avait pas encore droit à ses stades à lui. Alors notre imaginaire se construisit à l’intérieur de ces stades-coquillages qui recevaient des spectacles sportifs comme les coquilles reçoivent les crustacés décapodes qui cherchent un abris pour passer la soirée. La première finale de Coupe d’Europe Real Madrid-Stade de Reims fut célébrée à l’abris du vélodrome du vieux Parc des Princes en 1956. C’est dire comme on aimait le vélo.

Arras-Reims-Sao Paolo

Alors, depuis cinq jours un phénomène fabuleux se produit tous les jours. Nous passons nos après-midi à faire le tour de la France en hélico, à admirer des vaches qui courent dans un champs de la campagne anglaise, à accompagner des coureurs dévalant les chemins boueux remplis de pièges terribles pour eux mais imperceptibles pour l’automobiliste distrait (un pavé glissant, un dos d’âne insolent, un rond-point pris à rebours) et, l’arrivée proche (comptez une cinquantaine de kilomètres) on se pose toujours la même question : l’échappée arrivera-t-elle à bon port ? Après des heures à patienter que de courageux Flamands arrivent enfin à leur destination, nous les voyons finalement se faire avaler d’une bouchée par un peloton qui s’était pris de vitesse tout à coup. L’étape de plat se terminait par l’inexorable sprint massif, sorte de séance de penalties du vélo. Ce qui était miraculeux hier soir, c’est qu’une fois la terrible étape d’hier terminée, les vélos du Tour de France semblèrent tout à coup transpercer l’écran de télévision, traverser les océans, puis s’installer dans les tribunes de l’Arena Corinthians de Sao Paolo pour s’y mettre à rouler, à rouler. Le stade de football brésilien se transforma en une étape de plaine où l’on voyait des flamands se mesurer à des italiens (enfin presque, des argentins en fait). Sur la pelouse pas de fringale, pas de jambe dure, rien que de la souplesse dans le braquet et des coureurs bien en place. Comme une étape de transition, ce match était interminable.

Maillot orange

Il fallait aimer suffisamment ce sport pour être capable de distinguer quelque beauté poétique à cette rencontre. Exactement comme la poésie d’une étape de plat échappe au commun du téléspectateur pressé et avide d’émotions, la beauté métaphorique de cet Argentine-Hollande était exigeante et échappa par conséquent au commun des mortels. Pourtant ils étaient tous là. Enfermés dans leurs voitures transformées en cellules roulantes, il y avait les directeurs sportifs (Sabella, Van Gaal) au bord de la course qui criaient des consignes que personne ne respectait. Il y avait les grégaires (De Jong, Kuyt, Biglia, Zabaleta) qui remontaient les bidons, les fidèles seconds, ceux qui ne lâchaient jamais le leader (Sneijder, Mascherano ou Lavezzi) qui s’échinaient et puis surtout il y avait le leader. Il était tantôt sprinteur et réclamait qu’on le protégeât jusqu’aux dernier mètres de la course afin de pouvoir conclure le travail collectif d’un exploit explosif et personnel (Messi), tantôt grimpeur (Robben), il se faufilait dans les courbes inhumaines des cols hors catégorie. Plus on tâchait de le suivre, plus il semblait insaisissable. Son corps étrange - comme celui de Marco Pantani installé en danseuse - grimpait les cols comme il crochetait les défenses. Toujours de la même façon, toujours impossible à suivre. Hier soir, les équipes hollandaises et argentines ont préféré s’observer depuis le peloton, maintenir un rythme intense aux avant-postes et éviter toute échappée, toute erreur. Il fallait protéger les leaders et les propulser vers la décision finale. 

Arrivée massive


Ce match se termina donc par ce qu’on savait intrinsèque à ce genre d’étape. On eut beau tenté de rafraîchir le public, de montrer son sponsor lors d’un ou deux sprints intermédiaires (la fin de match de Robben, le coup franc de Messi), on se préparait à une arrivée massive qu’on savait aussi dangereuse qu’impitoyable. Pour ne pas s’endormir devant un tel match, il fallait se remémorer ces étapes qui traversent les paysages du Nord et semblent ne compter pour rien. Hier après-midi, durant la cinquième étape du Tour, les pavés furent plus dangereux que les cols alpins et eurent raison de Chris Froome, le grand favori. Quelques heures plus tard, Arjen Robben chuta à son tour. La Flandre invincible de Van Gaal dut remplacer Martins Indi dès le début de la deuxième mi-temps. Toute la stratégie de l’équipe s’effondra alors. Son meilleur spécialiste, celui qui s’était préparé depuis des semaines et avait remporté l’étape précédente, Tim Krull, ne pourrait pas entrer en jeu pour le sprint final. La Hollande devait remporter l’étape en s’échappant au score. Mais les Argentins, bien conscients de l’impondérable qui avait frappé l’équipe en maillot orange, surent contrôler la course et lui imprimer un rythme et une rigueur qui empêchèrent toute exploit individuel. Javier Mascherano fut le Fabien Cancellara de l’Argentine, le rouleur qui s’installe aux commandes de l’équipe et impose son rythme à tout le peloton. La journée se termina ainsi par un sprint lancé et, les flamands privés ainsi de leur spécialiste, chutèrent deux fois. Ce que le ballon doit au vélo c’est exactement cette poétique du voyage initiatique. Chaque étape, chaque obstacle qui semblait trivial et insignifiant à l’automobiliste, devenait une admirable épreuve de bravoure et de dépassement de soi pour le cycliste. Ce que le ballon doit au vélo c’est l’art de la chute.

mardi 8 juillet 2014

Le mauvais oeil

Mardi 8 juillet 2014
Brésil-Allemagne (demi-finale)
Belo Horizonte




Les yeux sont si cruels que parfois, ils envoient des images qu’on ne devrait pas voir. Pour ce Brésil-Allemagne, on avait prévu du bonheur et de l’amour, on eut de la mort et de la pornographie.

Peut-être, hier soir, eut-il fallu éteindre la télévision et tourner le dos à ce spectacle insoutenable. Il y avait certainement quelqu’un à qui l’on manquait quelque part, quelqu’un à qui on n’avait pas donné de nouvelles depuis des mois et qui attendait notre coup de fil comme on attend un revenant. Il devait bien y avoir, autour de nous, quelque part, quelqu’un à aimer, quelque chose à fêter, une bonne raison de se servir un Bourbon qui délacerait les jambes, un verre de Bordeaux qui stimulerait la rêverie. On se serait ensuite étendu sur un canapé pour penser un peu aux vacances qui approchaient, aux couchers de soleil qui nous attendaient. Une telle quantité de choses étaient arrivées depuis un mois qu’on avait oublié le cours lent et délicat de la vie normale. Cette existence quotidienne ignorait les liturgies envahissantes d’un Mondial qui avait jusque là absorbé le moindre espace vide de nos destinées laborieuses. Ces moment gagnés sur l’absurde eurent été l’occasion d’évoquer le temps passé ou de rêvasser. Pourtant nous ne l’avons pas fait. Nous avons regardé.

L’oeil qui colle

Un oeil est plus vaste qu’on ne pense : «Qui croirait qu’un si petit espace peut contenir les images de l’univers entier ?». Hier soir, Léonard de Vinci (Traité de la peinture) aurait peut-être aimé cette mythologie télévisuelle. Il l’aurait peinte pour la détailler un peu plus, pour en décomposer tous les ingrédients et énumérer la quantité exacte de sauvagerie qu’il nous avait fallu supporter pour rester assis devant un tel spectacle. Nous avions déjà oublié les couleurs ingénues des scores qui se succédaient et des tours qui avançaient dans un Mondial qu’on avait du reste trouvé plutôt plaisant jusqu’à hier soir. Agréable à regarder, même. Il ne restait que quelques histoires à résoudre avant d’en tirer enfin le rideau : verrait-on Messi, une bonne fois pour toute, devenir le nouveau Maradona ? la Hollande prendre enfin sa revanche sur son destin de damné ? l’Allemagne devenir la nouvelle Espagne ? Le Brésil aller au bout de sa mission ? Mais dans cette demi-finale, nos yeux virent autre chose. Tout à coup il devint impossible de les décoller du trou de la serrure, de ne pas voir ce qui aurait dû resté caché. Il était devenu impensable de ne pas assister à cette deuxième mi-temps. Dès la pause, on avait déjà qualifié cette défaite d’historique alors qu’elle n’était qu’inexorable. Assis devant nos écrans jusqu’à la fin de ce spectacle morbide, sans voix, on s’offrait un dernier sacrifice héroïque, à l’oeil .  

L’oeil qui brûle

Dès le premier but, le spectateur avisé avait pourtant comprit que quelque chose n’allait pas. Comment expliquer rationnellement que Thomas Müller se fût planté ainsi au milieu de la surface de réparation, à deux mètres de David Luiz, sans absolument aucun marquage et qu’il inscrivît ainsi ce premier but sans aucune adversité ? Y a-t-il des entraîneurs sur Terre qui pardonneraient cette erreur à leur capitaine ? Y a-t-il dans l’histoire un joueur professionnel qui se laissa plus berné que David Luiz par les mouvements d’un attaquant dans une surface de réparation ? L’homme qui avait présenté aux yeux du monde le maillot vide de son camarade Neymar avant le match, disparut à son tour. Devant lui Fernandinho ne fut pas à la hauteur de cette absence et manqua absolument tous ces contacts avec ses homologues allemands. Sur le deuxième but, c’est son interception complètement manquée sur une passe du Diable Müller (numéro 13) qui déséquilibra toute la défense brésilienne. La quatrième balle qui rentra dans les filets passa à nouveau par le pied maudit de Fernandinho. Le reste ne fut qu’une pénible succession de signes et de sanctions cabalistiques. Le moindre espace délaissé fut châtié d’un but allemand. Il y en eut sept. Comme les jours de la semaine, comme les trompettes de l’Apocalypse, comme le nombre de branche au chandelier. Ce match était une malédiction.

L’oeil qui tombe

On retrouva David Luiz quand la douloureuse cérémonie se termina enfin. Encore une fois il avait des larmes dans les yeux. Encore une fois il braillait comme un enfant sous le nez de ses parents occupés, réclamant encore plus d’attention. Il suppliait qu’ils le consolent, invoquait la pitié de ces millions de visages foudroyés par la peine. Il pleurait devant eux pour ne pas qu’ils l’engueulent, pour montrer que, comme eux, lui aussi avait été dévasté. Mais il ne répondirent à aucune de ses prières. Ces figures restèrent immobiles, incrédules, comme pétrifiées. Il était trop tard maintenant. Il fallait se rendre à l’évidence, la Méduse qui les avait changé en pierre, c’était lui. Le monstre aux cheveux de serpents en voulut donc à ses satanés yeux exorbités. Tout était de leur faute. Il mit ses poings sur son visage et frotta ses globes une fois, deux fois, trois fois, comme s’ils avaient voulu les faire sortir de leurs cavités, les piétiner sauvagement et les punir ainsi d’avoir sculpté pour toujours l’image de ces silhouettes inconsolables dans les mémoires de millions de téléspectateurs. Soixante-quatre ans après le Maracanazo, il était le capitaine échevelé de l’équipe qui venait de subir la plus lourde humiliation de l’histoire de la Coupe du Monde. Le Brésil ainsi statufié, il n’en croyait plus ses yeux, c’était du jamais vu, du jamais regardé. Nous aurions pu nous aussi détourner le regard ou nous arracher les yeux. Mais nous ne l’avons pas fait. C’est que nos coeurs aussi étaient de pierre. La Méduse avait gagné.