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mardi 23 décembre 2014

Pourquoi Cristiano va gagner le Ballon d'or



Si Cristiano Ronaldo doit remporter le prochain Ballon d’Or, ce n’est pas pour des raisons superficielles. Il y a longtemps que Cristiano Ronaldo n’est plus un homme. Ce trophée doit lui revenir, c’est une question de santé mentale.

C’est compliqué d’évaluer un homme. Il a beau, deux fois par semaine, s’exposer à l’examen de nos yeux avides, se remuer tant qu’il peut, étendre un peu plus à chaque rencontre l’éventail déjà très ouvert de ses qualités techniques, c’est dur de décider. On voyait bien comment il s’y prenait pour nous faire plaisir et tous les sacrifices qu’on devinait pour atteindre une telle exposition (il règne sur un royaume de 100 millions de fans sur Facebook), on l’encourageait même. Pour en arriver là, bien sûr, il avait payé le prix de la gloire et de l’ascèse que le sport de haut niveau suppose, pourtant quelque chose nous chiffonnait encore. À chaque apparition, c’est encore lui qui nous offrait des récompenses. Comme il n’était pas rockeur et qu’il ne pouvait pas nous faire cadeau d’une mélodie connue en fin de concert, Cristiano nous offrait quelque chose d’autre, des échantillons de génie. À chaque but marqué, comme d’autres dédient leur meilleur tube à un public déjà conquis, CR7 offrent toujours les mêmes secondes de célébration à déguster. Tournant le dos vers le public, il contracte les muscles et offre son nom et son numéro à tous les spectateurs, même les plus hostiles. Son talent n’est pas mesurable parce qu’il n’est pas exactement celui d’un footballeur. Son génie n’est pas strictement sportif. 

Le football ne suffit pas

Il ne faut pas admirer dans Cristiano la résistance physique d’un grand athlète ou l’intuition invisible d’un stratège napoléonien. S’il avait voulu uniquement être joueur de football, comme Zidane l’a été, comme Iniesta l’est encore, Ronaldo aurait choisi une autre discipline, peut-être le rugby ou le handball. On aurait alors admiré des vertus inattendues pour de tels sports mais qui auraient des qualités autrement plus footballistiques : dans le rugby il aurait eu la science de l’exploit individuel, dans le hand celle de la reprise de volée. On aurait salué cet artiste tout en lui reprochant de nier l’essence propre de son sport, de le pousser un peu trop loin. Mais c’est le propre du génie. Le talent  qu’il déploie se manifeste toujours aux limites de sa discipline, comme si son sport était trop petit pour le recevoir tout entier, comme s’il vivait à la marge de tous les autres amateurs et que, le temps d’un match, il offrait en partage à son public ces vertus uniques et prodigieuses pour venir à bout d’adversaires toujours plus exigeants, le talent de Ronaldo est beaucoup plus abstrait qu’une simple collection d’habiletés techniques. Le sport qu’il pratique n’est pas que le football, c’est un mélange de basket, d’athlétisme, de descente et de slalom. S’il fallait absolument le ranger dans une discipline, Ronaldo serait en fait un artiste silencieux qui ne disposerait que de son corps pour nous raconter des histoires. Il jouerait de la gravité et de la pesanteur de ses membres, comme d’autres du piano ou du violoncelle. Un jour ce serait un crochet, un autre un coup du foulard ponctué d’un clin d’oeil ou d’une reprise de volée spectaculaire. Cristiano ne joue pas, il danse.

Ronaldo en collants

Voilà pourquoi il y a toujours chez Cristiano quelque chose qui se refuse aux imbéciles, à ceux qui professent le bon sens poujadiste du foot qui paie, du collectif sur l’individu, du vrai artiste contre le charlatan, des choses utiles contre l’accessoire. «Quelle est la substance de Cristiano ?» se demanderaient-il. L’air, répondrions-nous. L’air c’est-à-dire le vide. Et Cristiano se suspendrait dans l’espace, jouerait en proposant des mouvements inattendus, des gestes qu’on n’aurait jamais imaginés (voyez cette reprise de volée en coup du foulard contre Cruz Azul). Le petit-bourgeois ricanerait comme il l’avait fait devant le Sacre du Printemps, devant les ballets de Béjart ou de Marta Graham. Devant le spectacle insupportable de la sensibilité et au nom d’un mystérieux bon sens artistique, le poujadiste ne se serait intéressé qu’aux collants «ridicules» des danseurs, qu’aux mouvements  «empruntés» et «anti-naturels» proposés par le chorégraphe, plutôt que de se laisser porter par l’esthétique d’ensemble et remué par les émotions qu’elle provoquait. En réalité ce qu’ils aiment, les poujadistes, c’est tout ce qui leur ressemble. Ils s’inventent des remises de prix inutiles pour le seul plaisir de ne récompenser que ceux qui ne sont pas différents d’eux, de leurs aspirations ridicules, de leur médiocrité quotidienne «toute la mythologie petite-bourgeoise, écrit Barthes, implique le refus de l’altérité, la négation du différent, le bonheur de l’identité, l’exaltation du semblable». Ils ont donc une idée très précise de ce qu’est le football. Celle de Cristiano est différente. Alors, bêtement, ils ricanent.

La fin de l’histoire

Car pour eux le vrai foot, celui de toujours, celui qui mérite qu’après Yachine, un autre gardien de but soit «enfin» récompensé (le poujadiste a une vision téléologique du Ballon d’Or car son époque est toujours la dernière et après lui, bien entendu, arrivera le déluge). Au fond, ils en sont persuadés, si leurs ancêtres n’avaient jamais honoré Zoff, Meier, Kahn, Lama, Schmeichel, van der Sar, c’est qu’ils étaient un peu idiots. Voilà le drame, pour Ronaldo, de cette grande élection aux enjeux minuscules. C’est l’unique jour dans l’année où ceux qui n’étaient jamais parvenu à l’arrêter sur le terrain, dans les tribunes ou dans les souvenirs, ceux-là même dont il se moquait quand il battait tous leurs records, allaient pouvoir donner libre cours à leur ressentiment et prendre leur revanche dans les urnes. Ils attendaient ce moment depuis de longs mois. Avoir le plaisir de le voir s’agiter devant eux au moment des votes, quémander leurs honneurs, réclamer leur attention, c’était le cadeau de Noël des eunuques. L’élection du Ballon d’Or est le seul moment de l’année sportive où le destin du plus fort dépend de la volonté de tous les autres. Qui protègera donc le fort contre ces faibles ? Qui osera reconnaître dans ce joueur l’exceptionnelle régularité dans les performances, l’exemplaire éthique sportive et la volonté inébranlable d’être toujours indispensable ? Le football de Ronaldo est d’une profondeur inaccessible au bien-pensant. En exigeant le Ballon d’Or pour cet homme on ne mettra ni les rieurs, ni les bourgeois de notre côté, certes, mais on rendra grâce à la plus belle des qualités, l’intelligence.



mercredi 10 décembre 2014

Le Real dans l’espace



Après dix-neuf victoires consécutives, le Real Madrid d’Ancelotti évolue désormais dans une galaxie très éloignée de celle de tous les autres. Là où il vit, il ne se contente pas de se promener dans l’espace. Il fait mieux, il le crée. 

La meilleure façon de voyager dans l’espace c’est de s’assoir dans un gros fauteuil en cuir noir légèrement usé aux accoudoirs, de détendre les membres inférieurs, et de s’installer devant un Real Madrid-Celta, un Real Madrid-Ludgoretz ou un Real Madrid-n’importe qui. Peu importe, ce sera toujours le même film qu’on regardera. Comme les autres avant lui, ce Real-Ludgoretz réserva, mardi soir, son lot d’émotions esthétiques à tous ceux qui avaient pris le temps d’admirer les étoiles et d’écouter le silence éternel de l’infiniment grand. Les explorateurs du jeu ont dégusté ce Real comme les autres les premières minutes de valse de 2001, Odyssée de l’espace. Il ne fallait pas nous déranger quand Isco ou Kross contrôlaient le ballon à 35 mètres de leur but. Parce qu’on savait que c’était à ce moment précis, juste avant d’envoyer le projectile loin devant eux dans les espaces libres de l’autre côté du terrain, que la musique de Strauss allait retentir. Nos casques (audio) sur la tête on était prêt à entamer le grand voyage. Comment donc avoir peur de l’infiniment grand quand nos vaisseaux spatiaux sont pilotés par Toni Kross et Isco ? Comment ne pas être émerveillé par ces constellations quand notre astre solaire s’appelle Cristiano Ronaldo ?

Administrer le néant

Comme Kubrick en 1968, Ancelotti nous fit à son tour aimer l’espace vide quand il choisit un jour d’organiser son équipe en fonction de la dimension du terrain à couvrir plutôt que la distance qui la séparait du ballon. Quand certains comme le Barça, l’Ajax, le Rayo ou le Bayern s’organisent en fonction de la position du ballon, c’est-à-dire que c’est chez eux la possession qui donne l’ordre à suivre et organise le positionnement des joueurs, le Real d’Ancelotti, lui, ressuscite le Milan de Sacchi devant nos yeux d’adolescents émerveillés. Comme son maître vingt ans plus tôt, Ancelotti a décidé, plutôt que de courir dans le vide à force de poursuivre un ballon devenu insaisissable, de regarder le vide en face et d’y sauter la tête la première. Contrôler l’espace plutôt que de s’épuiser à l’occuper. Administrer le néant plutôt que de s’y perdre tout entier. Changer les distances plutôt qu’arriver toujours en retard. «La clé de tout, enseigne Sacchi, c’est ‘l’équipe courte’» c’est-à-dire, une distance très courte entre la ligne d’attaque et la ligne de défense «c’est ce qui nous permet de ne pas dépenser trop d’énergie, d’arriver en premier sur le ballon, de ne pas nous fatiguer. C’est ce que je disais à mes joueurs, si nous jouons avec 25 mètres entre le dernier défenseur et l’attaquant de pointe, compte tenu de nos qualités, personne ne pourra nous battre. Ainsi, l’équipe bougeait comme une unité de haut en bas et de droite à gauche».  

Les étendues silencieuses

Il fallait les voir, Isco mardi soir ou James Rodriguez samedi dernier contre le Celta, s’installer au milieu du milieu et attirer vers eux tous les ballon. Pas besoin d’être agressif, d’aller au contact, de s’imposer dans les duels, comme disent les pragmatiques, pour récupérer des ballons. Pas besoin d’être grand, d’être fort, pour ratisser large. Juste être bien installé dans les interstices, être là où il faut, quand il faut. Depuis que ce Real a reporté au collectif le soin d’asphyxier ses adversaires, les ballons gagnés tombent comme des feuilles mortes sans qu’on ait besoin d’aucun ouvrier spécialisé pour les ramasser. Khedira maintenant au chômage, Isco est devenu le meilleur jardinier du monde. On reconnaîtrait le Real de Mourinho si dans le même temps Ronaldo n’était pas aussi mobile sur toute la largeur du terrain, si Isco, James ou Bale ne se repliaient pas aussi efficacement et ne réduisaient pas autant le vide dans leur dos. Là où les phases de transitions mourinhiennes frôlaient le stéréotype (Khedira pour Özil, Özil pour Ronaldo dans l’espace, fixation de Benzema, but de Ronaldo) la grandeur du Real d’Ancelotti réside dans la gestion virtuose des étendues silencieuses : dans le dos de la défense (amoindrissement systématique des superficies en jouant assez bas et resserré) et dans la moitié de terrain adverse (attirer l’adversaire pour créer les espaces nécessaires aux futures incursions). L’étendue vide qu’il fallait remplir d’automatismes chez Mourinho est devenu le champ d’exploration idéal et infini d’une quantité innombrables de variations. Ancelotti nous fait aimer le vide.

Vivre en l’air

C’est ce qui distingue le Real d’Ancelotti de tous les autres, cette façon virtuose mais désinvolte de mener la conquête des espaces. Quand le Milan des années 90 s’installait sérieusement autour de la ligne médiane et asphyxiait ses adversaires très tôt dans leur phase de construction, le Real d’Ancelotti, lui, choisit aujourd’hui de reculer pour créer, organiser artistiquement le terrain devant lui. Ainsi, plutôt que de tendre bien académiquement le piège du hors-jeu en plaçant sa ligne de défense très haut - au risque de se priver de mètres utiles pour les courses folles de Bale ou Ronaldo vers l’avant après récupération - le Real d’Ancelotti descend d’une bonne dizaine de mètre sa ligne défensive. Et alors, bien installé à 35 mètres de ses buts et à 5 mètres les uns des autres sans quasiment aucun milieu défensif pur (c’est la différence essentielle avec Mourinho), il fait mine de laisser jouer son adversaire, de lui redonner un peu d’espoir, exactement comme ces chats qui laissent les souris remuer encore quelques instants devant eux, pour mieux les attirer dans leur piège et les achever d’une morsure fatale. Les ballons tombés alors dans les pieds d’Isco, de Kross ou d’Illaramendi sont immédiatement propulsés vers les comètes Ronaldo, Bale et Benzema qui se chargent à eux trois (plus un autre, au choix) de dessiner des constellations provisoires dans les vides de la défense adverse. Les chiffres parlent et ils sont cruels pour les sceptiques : à peine trois petits hors-jeux très bas sifflés contre Ludgorets hier soir mais 21 interceptions signalées et une vingtaine de passe d’Isco devant lui à Ronaldo (soit autant qu’à Kross, son partenaire dans le coeur du jeu). C’est dire comme le Real aime l’espace. C’est dire comme on vit heureux en apesanteur. 


mardi 28 octobre 2014

Ancelotisco ou le retour du fils prodigue



Il y a des perspectives qui ne s’apprécient qu’avec le recul et la distance. Le geste le plus intéressant de ce clásico a presque échappé aux caméras. Tant mieux. C’est avec l’imagination qu’on fait les plus beaux chef d’oeuvre. La preuve ? La relation Isco-Ancelotti. 

Les madrilènes aimeraient que le temps s’arrêtent maintenant et que ces trois jours et ces trois nuits passés à célébrer ce glorieux samedi ne s’achèvent jamais. Il y avait longtemps à Bernabeu qu’on n’avait pas vu un Real aussi sûr de lui contre le terrible rival catalan. Il y avait longtemps aussi qu’on n’avait pas vu la meringue tourner aussi bien, même après un but encaissé très tôt. Du temps de Guardiola et de sa bande de gamins affamés, Madrid aurait fait le choix de la défense assiégée. On se serait rassemblé autour d’un défenseur portugais au faciès de coupable et on aurait attendu que passent les orages et les tempêtes. Il aurait fallu à tout prix éviter un deuxième but d’écart qui les aurait effondrés un peu plus. C’était le temps où à Madrid, au coup de sifflet final, on examinait une dernière fois le tableau d’affichage pour s’assurer de la fin de la souffrance. Ouf. Avec ce match nul, le plus dur était passé, on pouvait maintenant aller au Camp Nou le coeur léger. Beaux joueurs à peu de frais, on aurait ensuite dit - au pire - que Barcelone avait bien joué, qu’ils avaient mérité leur victoire, ou - au mieux- qu’on n’avait rien vu, qu’on avait déjà tout oublié. Pour faire passer le temps jusqu’au prochain clásico, on se prendrait alors au jeu de la défense élastique, celle qui s’étire au bord des terrains comme les horloges de Dalí sur le coin des tables, et on rêverait à un nouveau milieu défensif qui nous protègerait encore mieux du temps qui passe. Mais tout cela c’était avant. Avant le retour d’Isco. Avant ce geste.

Isco maravilla

Depuis samedi à Madrid on célèbre quelque chose d’autre. Sur un corner tiré par Rakitic à peine entré sur le terrain, James avait intercepté un ballon qu’il balança ensuite dans l’espace en diagonale vers un gamin aux jambes en forme de O. Accroché à ses pieds tournés vers l’intérieur, la tête penchée en arrière, il tira, tira, sur son train postérieur et se mit à cavaler vers ce ballon destiné à la défense barcelonaise. Bernabeu découvrit les reflets moirés de la perle polie par Ancelotti depuis un an. Il disait de lui alors «Isco est un joueur de grande qualité quand il joue dans l’axe du jeu, mais nous avons besoin qu’il fasse un travail défensif sur le côté». Et c’était bien sur le côté qu’Iniesta et Alves, dépassés par la furie de ce diable lancé depuis 50 mètres, virent Isco mettre le pied sur le ballon et offrir un terrain ouvert à Ronaldo et Benzema. Cette récupération de balle dans le camp adverse sans trahir aucun symptôme de résignation - on devina même de la satisfaction à cette façon de lever les bras en l’air sur le but qui suivit- réveilla dans la tête des vieux habitués de Santiago-Bernabeu des images perdus depuis Juanito (illa, illa, illa, Juanito maravilla devenu illa, illa, illa, Isco maravilla). Ce but fut attribué à Benzema sur les tables des statisticiens, mais décerné à Isco dans les mémoires de ceux qui savent que le plus beau ce n’est pas le présent du but, mais les minutes qui lui ont immédiatement précédé. Ce passé-là était beau comme un passé décisif.

La zone d’Ancelotti

Quelques minutes plus tard, l’heure des hommages et des remerciements approchant, son entraîneur choisit élégamment quel serait le premier à être applaudi par la foule. Le stade n’eut pas besoin de chiffres ni de palette graphique (avec Marcelo, Isco fut le joueur le plus influent selon les experts) pour applaudir son joueur. Comme Di Maria transformé en intérieur à tout faire l’an passé ou Kroos en patron de la relance cette saison, le monde découvrait le travail sous-terrain et invisible de Carlo Ancelotti. Le grand entraîneur se reconnaît à cette façon discrète de convaincre ses joueurs qu’ils ont intérêt à mettre leur égoïsme au service des autres. Au nom de la grandeur personnelle, il parvient ainsi à leur faire changer leurs habitudes et se mettre au service de la cause collective, tout en rendant grâce à leur grandeur d’âme et leur esprit de sacrifice. Avec Isco, Carlo venait de montrer qu’on pouvait rester le génie dribbleur et insolent de Malaga, tout en obéissant à la discipline tactique et collective de la défense en zone. Carlo inventa un milieu défensif composé exclusivement de joueurs offensifs (James-Modric-Kroos-Isco) se replaçant presque aussi bien que celui de Sacchi (Donadoni-Ancelotti-Rijkaard-Colombo). Devant ce mur infranchissable, où les joueurs blancs ne se situaient jamais à plus de sept ou huit mètres l’un de l’autre, les déplacement de Messi ou Neymar furent désamorcés par l’intelligence collective de leurs adversaires. Comme Sacchi avait pris le temps en 1987 avec Ancelotti, fraîchement arrivé de la Roma et qui peinait à s’adapter aux méthodes de l’entraîneur milanais, Carlo avait prit à son tour le temps d’expliquer à Isco ce qu’il attendait de lui et de faire entrer, petit à petit, son football de rue dans celui de la zone. 

Un Hug ou une bise ? 

Alors le plus beau geste de samedi dernier ne fut aucun des quatre buts marqués. C’est l’homme de terrain de Canal Plus Espagne, Ricardo Sierra, qui le vit en premier. Tandis que le réalisateur nous montrait les vivas du public enthousiaste, il coupa la parole aux commentateurs et s’exclama « quel abrazo vient de donner Ancelotti a Isco !» Quel était donc ce geste ? Que venait de faire Ancelotti ? Un abrazo est une sorte d’accolade qu’on se donne en Espagne quand on ne veut plus se serrer la main et qui n’est ni un hug américain, ni une bise façon sud-est de la France. Ce geste d’amitié est utilisé couramment dans les relations sociales pour témoigner d’une affection sincère envers un ami, un parent, un frère. Dans ce pays on n’utilise aucun tic étrange, aucune drôle de façon de se taper dans la main pour se dire qu’on se respecte ou qu’on s’apprécie. On préfère utiliser un geste que tout le monde connaît et dessiner un O autour des épaules d’un frère. Quand Isco sortit posément du terrain il tendit sa main droite à son entraîneur. Celui-ci ouvrit ses deux bras, attrapa son joueur et le serra contre sa poitrine. Cet abrazo n’était pas n’importe lequel. Les deux mains posés dans le dos de ce fils prodigue, on devina la tendresse d’un pédagogue envers un élève reconnaissant, la joie d’un père retrouvant son fils égaré après des mois d’errance. « Mangeons et réjouissons-nous ; car mon fils que voici était mort, et il est revenu à la vie ; il était perdu, et il est retrouvé !» (Luc, 15). Pendant trois jours et trois nuits, Madrid célébra le retour de la brebis égarée et la naissance d’un nouveau chef-d’oeuvre italien, l’Ancelotisco. 


samedi 27 septembre 2014

Ancelotti, l’entraîneur en plastique



Il aurait pu hurler, partir, claquer la porte, écrire un livre et en vouloir au monde entier. Mais plutôt que de faire un scandale à la fin de l’été, Carlo Ancelotti a préféré se taire et s’adapter. Mais de quel bois est fait Ancelotti ? 

Voyez comme ils crient, comme ils font de grands gestes et comme ils sifflent dans leur doigts. À leurs visages rougis et à la forme des auréoles qui se dessinent sous leurs bras, on devine un fossé toujours plus profond entre ce que qu’ils voient et ce qu’ils auraient voulu voir. Seuls dans leur zone technique, c’est-à-dire seuls au monde, ils font des dizaines de pas pour aller hurler des consignes inaudibles à un milieu de terrain trop dispersé, à un attaquant trop désinvolte. La cravate dénouée et devant le peu de cas que leur font leurs soldats, ils se rabattent finalement sur leur aide de camp, le latéral droit, le seul soldat qui est toujours à portée de voix, à portée de balle. Tant pis pour lui, il souffrira pour les autres. Si aucun entraîneur n’a jamais gagné un match seul c’est parce qu’aucun entraîneur n’aura jamais le droit d’enfiler un maillot pour aller lui-même se substituer à ce pivot défaillant, à cet ailier étourdit. Quand les lumières des caméras sont sur eux, ils ressemblent à ces insectes noctambules qui prennent la lumière des néons pour celle de la Lune. Et la lumière une fois éteinte, ils font semblant de tout contrôler et nous de tout comprendre. Nos ampoules sont leur clarté, leurs vessies sont nos lanternes.   

Polysémie et Polyuréthane

Bien sûr parfois ils gagnent, alors on se dit qu’ils doivent bien y être pour quelque chose, les moustiques. Maintenant qu’on vit au temps des entraînement à huis-clos et des murs de béton autour des terrains d’exercice, ils ne nous reste que des matchs en replay et quelques conférences de presse pour séparer le bon grain de l’ivraie, pour tâcher de comprendre quelque chose aux énigmes tactiques proposées tous les trois jours, pour confondre le héros et le charlatan. Avec Carlo Ancelotti, tout est plus compliqué. Il fait si peu de gestes au bord de la pelouse qu’on se demande réellement ce qu’il dirige. Comment ? Un entraîneur qui ne sait même pas siffler ? Qui reste les mains dans les poches ? Qui discute avec ses voisins, bien installé dans son siège baquet au lieu de s’en prendre au quatrième arbitre ? Même Sacchi parfois s’énervait, même Mourinho, même Guardiola, tous communiquent avec le terrain, tous gigotent, tous finissent toujours par s’énerver. S’ils ne dirigent pas, au moins, ils ont l’air de diriger et ça nous suffit largement. Pire encore, quand on lui supprime Özil, qu’on lui colle Bale, qu’on lui enlève Alonso ou qu’on lui administre un James Rodriguez ou un Navas, il ne se plaint même pas. Quand, par hasard, il prévient qu’il n’a pas besoin d’un attaquant supplémentaire (pour ne pas vexer le chat Benzema), on lui colle un Chicharrito dans les pattes. Et lui ne dit rien, encaisse, réfléchit, s’adapte. Et à la fin de la saison, gagne la Ligue des Champions.

Polyvalence et Polystyrène

Au lieu de s’énerver quand les chiens en veulent à l’absence totale de logique sportive du recrutement du Real et qu’ils agitent le foulard de Makélélé en 2003 pour dire adieu à Özil ou à Xabi Alonso, il préfère inventer lui-même le joueur dont il a besoin. Ainsi l’an passé, le petit ailier foufou Angel Di Maria, qui par miracle n’avait pas quitté le club, se transforma tout à coup en cet intérieur génial qui manquait à l’effectif. Aux côtés de Modric et Alonso, on n’avait pas vu milieu plus intelligent depuis la Quinta. Quand les imbéciles s’imaginent que dans les grands clubs il faut «doubler tous les postes», comme si un joueur professionnel était un ouvrier spécialisé enchaîner à sa chaîne de montage, Carlo (et Guardiola, et Sacchi, et Michels, et Van Gaal) lui, fait exactement l’inverse. Plutôt que de rendre tous les joueurs substituables, ils les rend tous indispensables. Il leur apprend à aimer d’autres responsabilités. Voilà comment Di Maria put évoluer à la fois ailier gauche, intérieur ou même «mediapunta» comme ils disent en Espagne, c’est à dire dans l’axe, juste derrière le ou les attaquants. Voilà comment Isco, l’enfant sauvage de Malaga, est en train de devenir le métronome du milieu madrilène. Certes contre Elche, mardi dernier, il perdit quelques ballons en tâchant d’accélérer le jeu à 40 mètres, mais il fut très rarement hors du tempo, rarement loin de Cristiano. Il sut donner parfois de la pause, parfois de l’accélération et puis créer de l’espace devant lui. On aurait dit Maria.

Polymorphisme et Polyéthylène

L’autre miracle de mardi et peut-être le plus beau, ce fut Asier Illaramendi, joueur le plus influent du match selon Opta mais aussi selon ceux qui l’avaient vu l’an passé se prendre les pieds dans Xabi Alonso. Le joueur qui a évolué hier en 4, c’est-à-dire en administrateur juste devant la défense, n’a plus rien à voir avec ce gamin angoissé qui ne donnait des ballons qu’aux latéraux il y a quelques mois. Mardi on l’a vu réaliser ce qui est le plus difficile à ce poste : tirer des passes en diagonales à travers les lignes adverses (plus de 50 passes vers l’avant dont quelques vrais caviars vers James et Ronaldo). Modric n’eut même pas besoin d’entrer faire le pompier au milieu, le grand Asier se débrouillait très bien tout seul. Alors on peut toujours continuer à dire qu’Ancelotti, en fait, n’est qu’un bon politique, que s’il a gagné trois ligues des Champions comme entraîneur, c’est surtout grâce à ses présidents, que s’il est encore là c’est parce qu’il est aimé de ses joueurs. Mais si Ancelotti n’a pas de statuts de cuivre à son effigie, ni de principes en marbre auxquels ne jamais déroger, c’est qu’il est fait d’une matière toute différente, plus souple, plus malléable. Il n’offre aucune recette, aucune méthode figée. Il est le spectacle de son propre aboutissement. Carlo fait mieux que la nature en accomplissant des alliages inattendus. Il est à la fois chêne et roseau, souple et résistant. Il est fait, comme dirait Roland Barthes, «essentiellement (d’) une substance alchimique». Mais Ancelotti ce n’est ni de l’or, ni du plomb. Ancelotti, c’est du plastique. 

mercredi 13 août 2014

Le Real, champion du monde du Mercato



Cette Supercoupe d’Europe n’a pas servi à grand chose. Si ce n’est peut-être à confirmer qu’il y a bien longtemps que le Real Madrid n’est plus une équipe de football comme les autres. Madrid c’est plus qu’Hollywood, c’est le festival de Cannes.


Le Mondial derrière nous et le flux de la saison normale s’écoulant à nouveau on avait oublié qu’un match n’était pas toujours une question de vie ou de mort. Le football prend aussi parfois la forme et les couleurs de ces matchs perdus au milieu des vacances. Plantés entre une journée à la plage, le sable sur la banquette arrière, le soleil qui brûle dans le dos et les déménagements qui n’en finissent plus, cette Supercoupe d’Europe était le plus grand de tous ces trophées minuscules remis par les marketeurs et les marchands de spiritueux. Avez-vous aimé cette Guiness International Champions Cup, cette Emirates Cup, ce Trophée des Champions, cette l’Acqua Lete Cup ? Les vendeurs de textile s’imaginaient sans doute que pour nous attirer devant leurs étales, il nous fallait du laiton, du cuivre et tout un attirail de coupes reluisantes. Comme si un peu du brillant qui restait dans nos yeux un mois après la fin du Mondial, se reposerait maintenant sur leurs marques, leurs bagnoles et leurs fanions, ils nous en ont vendu des stars et des matchs de gala. La Supercoupe d’Europe disputée à Cardiff hier soir appartient à cette cohorte de coupes aux noms grotesques qui ne récompensent que le tiroir-caisse. En fait, une Supercoupe d’Europe ou une pré-saison ne sert qu’à décerner le titre imaginaire de Champion du Monde du Mercato, le seul titre que Florentino Perez gagne tous les ans. Et cet été encore, le Real est champion du monde. 

C’est qui le meilleur ?

Tandis que les autres se plient aux études de marché, qu’ils recrutent les meilleurs scouts d’Europe pour dénicher la perle rare dans la banlieue d’une grande métropole d’ici ou d’ailleurs et qui finissent toujours par se tromper sur l’équilibre mental du gamin ou ses prétendues facultés d’adaptation, le Real, lui, fait exactement l’inverse. Recruter un gamin de banlieue, lui faire passer tous ces tests, le former, en faire peut-être une star, est un projet long et risqué. Combien de Xavi, combien de Messi pour combien de Pavón, d’Alfonso, de Guti, d’Helguera ou d’Ivan de la Peña ? En signant «los buenos», comme dit tonton Florentino, personne ne se trompera jamais. Il n’y a même pas besoin de directeur sportif, il suffit de lire les journaux et de bien s’entendre avec son banquier. Jose Angel Sanchez, le directeur général du club (ancien dirigeant de Sega) est, depuis le départ de Jorge Valdano, la tête pensante du club. En bonne éminence grise, il est celui qui connaît le mieux son patron Florentino. «Sur le football, Florentino, disait-il en 2005 dans White Angels de John Carlin, a une vision simple et pleine de bon sens. C’est une vision très éloignée de celle des membres de cette secte qu’il appelle les futboleros, les élus, les gardiens du temple, ceux qui se voient comme les seuls gardiens du jeu et de tous ses secrets les plus cachés». Pendant un Mondial, Perez fait comme tout le monde. Il se pose, regarde les matchs et puis se demande : «Qui est le meilleur joueur ? Le meilleur gardien ? Le meilleur buteur ?». Réponse : Toni Kroos, Keylor Navas, James Rodriguez. Et ils les achète. Le plus cher possible. Le Real c’est tout le Mondial dans un seul club.

La formation de l’acteur

La question du jeu est donc une énigme complexe à élucider dans cette équipe. Quand chez les autres on s’attarderait sur les transitions défensives, offensives, sur l’animation ou le jeu intérieur, avec ce Real-là, il est difficile de ne pas être émerveillé par la somme de talents individuels ainsi assemblés et d’oublier par instant la beauté des collectifs bien rodés et le principe de rareté. Chaque été on se dit que ce n’est pas possible, qu’on ne dépassera jamais le seuil de talents ainsi rassemblés, qu’on ne peut pas se moquer aussi impunément des lois de l’économie. On finira bien par se lasser. Mais à chaque fois on replonge et une nouvelle star nous est présentée, un nouveau Blockbuster envahit nos écrans qui fera oublier celui de l’été précédent. Comme Stallone débarquant sur la Croisette sur le toit d’un tank avec sous son bras Harrison Ford, Mel Gibson, Antonio Banderas, Arnold Schwarzeneger, Wesley Snipes tous à l’affiche de son prochain film, Florentino Perez débouchonne 2014-2015 avec peut-être l’un des meilleurs effectifs de l’histoire du club. Le générique du Real fait au moins aussi peur que celui d’Expandables : Ronaldo, Bale, James, di Maria, Modric, Kroos, Ramos, Navas, Benzema, Isco... Que des gros bras et tant pis pour le scénariste.

Florentino, camera d’or

Dans ces drôles de films pour madridistes, on se dit que même si le scénario est écrit sur un zinc entre deux tournées, on ira quand même jeter un coup d’oeil. Ce n’est pas pour l’histoire qu’on paiera notre place. Non, si cette année encore on s’approchera c’est parce que même si d’un oeil on surveillera l’action sur l’écran devant nous, de l’autre on profitera de la douceur poétique d’une nuit d’été à la belle étoile. «Il faut savoir provoquer de l’excitation et de l’intérêt sur une base permanente, reprenait Sanchez. Au Real Madrid nous avons réussi à générer cette excitation dans ce sport global qui consiste à prévoir les transferts parce que nous avons réussi à faire entrer dans la tête des gens que si nous nous intéressons à un joueur en particulier, c’est qu’il fait partie des meilleurs du monde». Le Real est un studio de cinéma où les joueurs sont des acteurs interprétant toujours le même rôle - celui du héros épique triomphant contre l’adversité - dans une infinité de films changeant ainsi l’imaginaire de l’amateur de football en une infatigable machine à s’émerveiller. Pour son premier match, Toni Kroos s’est déjà installé au milieu et donné la réplique aux autres génies assemblés autour de lui. James parviendra-t-il à élever son niveau à cette altitude ? Combien de buts marquera Bale cette saison ? Comment réagira Cristiano à l’irruption se cette nouvelle égérie ? Le Real est-il imbattable ? Silence sur le plateau. Moteur dans la caméra. Florentino qui crie «Action!». Le film qui peut (re)commencer.

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